Spectacle sénégalais en Europe : il est temps de repenser notre modèle économique (Par Keba Jaraaf Ndiaye)

Le débat autour des cachets impayés de certains artistes sénégalais lors de concerts en Europe mérite d’être posé. Une règle reste incontestable : un contrat signé doit être respecté et l’artiste doit être payé conformément aux engagements pris.

Mais faire porter toute la responsabilité sur les promoteurs serait une lecture incomplète de la réalité.

Après plusieurs années d’expérience dans la production et l’organisation de spectacles en France et en Europe, mon constat est simple : ce n’est pas seulement la question des cachets qu’il faut revoir. C’est tout notre modèle économique et professionnel.

Le manque de professionnalisation commence parfois avant même le contrat

Pour un promoteur, une difficulté revient régulièrement : qui est réellement notre interlocuteur ?

Le manager ? Le tour manager ? Un proche ? Un intermédiaire ? L’artiste lui-même ?

Plusieurs personnes peuvent intervenir dans une négociation sans qu’il soit clairement établi qui est mandaté pour négocier, décider et signer.

À cela s’ajoutent parfois les difficultés pour obtenir dans les délais les passeports, listes nominatives, contrats, attestations, fiches techniques et documents nécessaires aux visas.

Or un retard administratif peut compromettre les visas, les billets d’avion, les hôtels et finalement toute la production.

Le professionnalisme commence bien avant la montée sur scène.

Le promoteur pilote la production

Il faut également remettre chacun à sa place et clarifier les responsabilités.

Dans le cadre d’un contrat de prestation, l’artiste ou l’orchestre fournit une prestation artistique ; le promoteur organise et pilote la production.

Le promoteur construit son budget, réserve la salle, organise la billetterie, engage les prestataires, coordonne la technique, la sécurité, la communication et l’accueil du public. Il assume également le risque financier de son événement.

Cela ne signifie pas qu’il peut imposer n’importe quoi à l’artiste. Le contrat s’impose aux deux parties.

Mais le promoteur n’est pas un simple payeur au service de l’artiste. Il est celui qui porte la production et doit pouvoir en maîtriser l’organisation et le budget.

Le respect doit fonctionner dans les deux sens.

Des cachets parfois déconnectés du marché réel

Être extrêmement populaire au Sénégal ne signifie pas automatiquement disposer de la même capacité de billetterie en Europe.

De mon expérience professionnelle, peu d’artistes sénégalais disposent aujourd’hui d’un public véritablement mixte dépassant largement notre communauté.

Je peux notamment citer Youssou Ndour, Faada Freddy et Alune Wade, qui ont réussi, chacun avec son parcours et son univers, à toucher des publics plus diversifiés et internationaux.

Pour beaucoup d’autres artistes, le public des tournées européennes demeure principalement sénégalais ou issu de la diaspora africaine.

Nous avons parfois l’impression que la banlieue dakaroise retrouve une autre banlieue dakaroise en Europe.

Notre diaspora est indispensable et constitue le premier soutien de nos artistes. Mais notre ambition doit désormais être de conquérir un public africain, européen et international beaucoup plus large.

Nous n’avons pas les mêmes publics partout !

C’est une réalité trop souvent oubliée dans les négociations.

Paris n’est pas Bordeaux. Bruxelles n’est pas Toulouse. Londres n’est pas Nantes.

Les grandes capitales européennes et les villes de province ou métropoles régionales ne disposent ni des mêmes bassins de population, ni des mêmes concentrations de diaspora, ni des mêmes habitudes culturelles, ni du même potentiel de billetterie.

Un artiste capable d’attirer un certain public dans une capitale ne reproduira pas automatiquement le même résultat dans une autre ville.

On ne peut donc pas réclamer systématiquement le même cachet partout, comme si chaque territoire représentait le même marché.

Avant de demander :

« Combien vaut cet artiste ? »

Il faudrait aussi demander :

« Combien de billets cet artiste est-il réellement capable de vendre dans cette ville ? »

C’est cette réalité qui doit contribuer à déterminer la jauge, le prix du billet et l’économie générale de la production.

Une salle de 500 places : faisons les comptes

Il faut regarder les chiffres.

Avec 500 billets vendus :

à 30 €, la recette brute est de 15 000 € ; à 40 €, 20 000 € ; à 50 €, 25 000 €.

Pour atteindre 50 000 € de recettes brutes, il faudrait vendre les 500 places à 100 € chacune.

Et nous parlons toujours de recettes brutes, pas de bénéfice.

Il reste ensuite à financer, selon les contrats : cachet artistique, salle, billets d’avion, transports, hôtels, restauration, per diem, sonorisation, éclairage, sécurité, communication, assurances, personnel technique et autres charges.

Dans le contexte économique actuel et face à la hausse du coût de la vie, combien de spectateurs peuvent régulièrement consacrer 100 € à une place de concert ?

Il devient donc extrêmement difficile de récupérer certains coûts de production uniquement avec la billetterie directe.

On ne peut pas construire un budget de grande production sur l’économie d’une petite ou moyenne salle.

15 ou 20 musiciens en tournée : est-ce toujours raisonnable ?

C’est également une question que notre milieu doit avoir le courage de poser.

Certains orchestres sénégalais se déplacent avec 15 à 20 musiciens et accompagnateurs.

Cela signifie autant de billets d’avion, visas, chambres d’hôtel, repas, per diem et transports locaux.

Il ne s’agit aucunement de remettre en cause le talent ou le travail de nos musiciens.

Mais le nombre de musiciens ne fait pas automatiquement la qualité musicale.

Lorsque le projet artistique le permet, une formation de 6, 8 ou 10 excellents musiciens, parfaitement préparée, avec de bons arrangements et une véritable direction musicale, peut proposer un spectacle remarquable tout en rendant la tournée économiquement plus viable.

Il faut adapter les formations artistiques à la réalité des tournées.

Pourquoi nos artistes sont-ils encore si peu présents dans certains festivals européens ?

Voilà une question fondamentale.

Des cachets trop élevés et des équipes de 15 ou 20 personnes peuvent rendre certaines propositions difficiles à programmer.

Mais il serait trop facile de tout expliquer par l’argent.

Nous devons également avoir le courage de nous interroger sur la qualité, le renouvellement, les arrangements, la production et l’exportabilité de notre musique.

Le Sénégal possède d’excellents artistes et musiciens.

Mais le talent seul ne suffit pas pour construire une carrière internationale.

Les festivals recherchent également une identité artistique forte, un spectacle construit, une qualité scénique et sonore, une équipe professionnelle, une communication adaptée et une économie de tournée viable.

Une vedette nationale n’est pas automatiquement une tête d’affiche internationale. L’international se construit.

La billetterie ne peut plus tout financer

Nous devons également diversifier notre modèle économique.

Sponsors, entreprises, mécénat, festivals, coproductions, institutions culturelles, collectivités et partenaires privés doivent davantage entrer dans l’équation.

Un promoteur ne devrait pas attendre la recette du soir pour savoir s’il pourra payer le solde du cachet.

Mais pour convaincre ces partenaires, nous devons aussi leur présenter des productions crédibles, structurées, transparentes et professionnellement gérées.

Artistes contre promoteurs : ce n’est pas le bon combat

L’artiste doit être payé conformément au contrat.

Le promoteur doit respecter sa signature.

Mais l’équipe artistique doit également transmettre ses documents à temps, respecter ses engagements, maîtriser ses effectifs et comprendre la réalité économique du territoire où elle souhaite se produire.

Nous n’avons pas partout les mêmes publics, les mêmes salles, les mêmes jauges ni les mêmes capacités économiques.

Il faut donc arrêter de construire les tournées uniquement sur la notoriété supposée d’un artiste.

Construisons-les sur un marché réel, un public réel, une jauge réelle, un prix de billet réaliste et un budget réel.

Notre véritable défi : conquérir de nouveaux publics

La musique sénégalaise possède une histoire, une identité et une richesse extraordinaires.

Mais faire venir un artiste sénégalais en Europe pour jouer essentiellement devant la diaspora ne suffit pas à construire une carrière internationale.

Notre ambition doit être plus grande.

Professionnaliser nos équipes. Rationaliser les tournées. Clarifier les contrats. Adapter les cachets aux territoires. Renouveler nos propositions artistiques. Développer notre présence dans les festivals. Diversifier les financements. Et surtout, conquérir de nouveaux publics.

Produire un concert, ce n’est pas simplement engager un artiste et ouvrir une billetterie.

C’est prendre un risque artistique, financier, administratif, juridique, logistique et humain.

Le Sénégal possède le talent.

À nous maintenant de construire le modèle économique et professionnel qui permettra à ce talent de voyager durablement et de conquérir le monde.

Keba Jaraaf Ndiaye

Producteur – Promoteur culturel

NDAALY PRODUCTION

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