Les créanciers ont leurs conditionnalités ; les citoyens commencent à formuler les leurs. Entre la discipline des comptes et l’urgence des foyers, la question n’est plus seulement de savoir comment redresser le Sénégal, mais jusqu’où aller sans éprouver davantage ceux qui en supporteront le poids. Les paniers vides viennent d’ouvrir cette autre négociation.
Parti de Castors, un cortège d’un peu plus de deux cents personnes a gagné, samedi 5 septembre, le rond-point du Jet d’eau pour dénoncer la vie chère. Organisée à l’appel du collectif « 30 jours pour le juste prix », la marche s’est déroulée quelques jours après l’accord technique conclu avec le FMI et à la veille de la Déclaration de politique générale du Premier ministre. D’ampleur limitée, elle s’inscrit néanmoins dans une séquence où les choix financiers du pays rencontrent, avec une acuité croissante, les préoccupations de la vie quotidienne.
Derrière la protestation affleure une inquiétude plus profonde. La hausse ne se cantonne plus à un poste isolé : elle traverse toute l’économie du foyer, de l’alimentation au logement, de l’électricité au transport, et fragilise désormais ceux que la régularité d’un revenu semblait devoir protéger. Les paniers vides révèlent ainsi un appauvrissement qui gagne des familles encore absentes des statistiques de la vulnérabilité, mais déjà contraintes de renoncer, de différer certaines dépenses ou de s’endetter pour couvrir l’essentiel.
La proximité de la marche avec l’accord conclu avec le FMI confère à cette alerte une portée supplémentaire. L’institution n’a pas créé la vie chère ; sa mise en œuvre pourrait néanmoins accentuer la pression sur les ménages si le redressement entraînait de nouveaux prélèvements, le renchérissement de services ou une réduction mal préparée des subventions. Faute d’une croissance suffisante, la tentation est grande de reporter sur les consommateurs une part de l’effort. L’équilibre recherché dans les comptes finit alors par entrer dans les foyers.
Dès lors, le débat ne peut plus se limiter aux engagements qu’un État en quête de financement consent à prendre devant une institution financière. Il doit également porter sur les garanties que la population est en droit d’exiger avant d’en subir les conséquences. De ce renversement naît une idée encore peu présente dans la discussion publique : la contre-conditionnalité citoyenne. Le FMI assortit son soutien d’obligations ; la société peut, en retour, subordonner son consentement au respect de limites sociales. Pareille exigence ne récuse pas l’effort de redressement. Elle rappelle qu’une politique ne saurait tirer sa légitimité de sa seule orthodoxie comptable lorsqu’elle compromet les conditions ordinaires de l’existence.
Une fois l’alerte entendue, reste à définir la réponse publique. Dès 2027, l’enveloppe des bourses de sécurité familiale devrait passer de 70 à 140 milliards de francs CFA et les bénéficiaires de 500 000 à plus d’un million de ménages. Les deux progressant dans des proportions comparables, l’allocation moyenne resterait presque inchangée : environ 11 700 francs par mois et moins de 400 francs par jour. Elle peut soulager une famille démunie, non absorber le renchérissement de toutes ses dépenses essentielles. Deux fois plus de milliards permettront de soutenir deux fois plus de ménages, sans offrir à chacun deux fois plus de protection. Surtout, une mesure prévue pour 2027 ne remplit pas le panier d’aujourd’hui.
La limite ne réside donc pas dans l’existence des bourses, dont l’utilité demeure incontestable, mais dans la tentation d’en faire la réponse centrale à un phénomène qui les déborde. La précarité sénégalaise a changé de visage. Longtemps associée aux campagnes, au chômage ou au secteur informel, elle s’est installée dans les foyers de salariés dont le revenu régulier ne résiste plus à l’accumulation des dépenses indispensables. Le nouveau précaire ne tend pas nécessairement la main : il travaille, reçoit son salaire, puis regagne son foyer avec l’angoisse de ne plus pouvoir couvrir l’essentiel. Sa vulnérabilité demeure invisible parce qu’elle porte une fiche de paie.
Le Sénégal ne fait ainsi plus seulement face à la pauvreté ; il assiste à l’appauvrissement de ceux qui travaillent. Un filet social peut retenir ceux qui tombent ; il ne saurait empêcher le sol de se dérober sous les autres.
Face à cette mutation, la préservation du pouvoir d’achat appelle une action plus ample sur les prix essentiels, les revenus modestes, le logement, la mobilité, l’électricité et la fiscalité pesant sur la consommation. Faute d’une telle approche, l’État risque d’allonger les listes de bénéficiaires sans réduire le nombre de familles conduites vers la précarité. La qualité d’une politique sociale se mesure moins au nombre de personnes qu’elle accueille qu’à celui des ménages auxquels elle rend leur autonomie. L’élargissement des bourses devra, en outre, reposer sur des règles d’attribution vérifiables : la pauvreté ne possède ni couleur politique ni carte de parti.
La contre-conditionnalité citoyenne trouve ici sa traduction institutionnelle. Une clause de sauvegarde sociale devrait accompagner le programme afin que les protections du pouvoir d’achat précèdent les décisions susceptibles de l’affaiblir. Les compensations devraient être effectives et proportionnées aux sacrifices demandés. Avant de sécuriser la capacité de remboursement envers les créanciers, le programme doit garantir le minimum vital des familles. La stabilité financière ne saurait s’édifier sur l’instabilité des foyers. Loin d’affaiblir la position du Sénégal face au FMI, la rue peut ainsi devenir le garde-fou de la négociation, en rappelant que la rupture de l’équilibre social aurait, elle aussi, un coût.
Derrière les milliards annoncés demeure la question qui commande toutes les autres : au Sénégal, qui paiera le redressement ? La Déclaration de politique générale devra préciser quelles catégories supporteront l’ajustement, quelles dépenses seront sanctuarisées, quelles subventions seront préservées ou réformées et jusqu’où le gouvernement refusera de laisser reculer le pouvoir d’achat. Là résidera son véritable moment de vérité.
Le gouvernement adressera au FMI ses engagements financiers ; les citoyens viennent de lui remettre leurs conditions sociales. Entre les deux, une hiérarchie devra s’imposer : la confiance des créanciers ne peut être restaurée en épuisant celle de la population. Les Sénégalais attendent une politique qui les empêche d’entrer dans la vulnérabilité et leur donne les moyens d’en sortir.
Le FMI peut déclarer la dette soutenable. Tant que le salaire ne permettra pas de remplir le panier, le pays, lui, ne le sera pas. Aucun programme ne mérite d’être célébré lorsque les comptes tiennent debout en mettant les familles à genoux.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com