L’annonce du doublement de l’enveloppe consacrée aux Bourses de sécurité familiale, qui passerait de 70 à 140 milliards de FCFA à partir de 2027, constitue une avancée importante de la politique sociale de l’État. Elle traduit la volonté de renforcer la protection des ménages les plus vulnérables et de soutenir leur pouvoir d’achat.
Mais cette décision nous invite également à poser une question stratégique : comment transformer une dépense publique nécessaire en un levier de souveraineté économique, de mobilisation des ressources internes et de renforcement de nos entreprises nationales ?
Cette question est d’autant plus importante que les 140 milliards consacrés aux Bourses de sécurité familiale sont compris dans l’enveloppe globale de 1 244 milliards de FCFA. Il donc de réfléchir à la manière dont une partie des flux financiers générés par cette enveloppe pourrait contribuer à renforcer notre économie nationale.
C’est dans cette perspective que nous devons repenser le rôle du Groupe La Poste du Sénégal.
Nous devons désormais réfléchir à la manière dont les flux financiers liés aux politiques publiques peuvent contribuer à renforcer ses propres institutions financières. Si seulement 20 % des 1 244 milliards de FCFA, soit 248,8 milliards de FCFA, transitaient à travers le réseau financier du Groupe La Poste, nous disposerions d’un flux considérable susceptible de renforcer sa trésorerie, ses capacités opérationnelles et son offre de services
Le doublement des Bourses de sécurité familiale illustre parfaitement cette opportunité. Avec une enveloppe portée à 140 milliards de FCFA, La Poste pourrait devenir un acteur majeur du dispositif de paiement social de l’État, sous réserve naturellement de disposer des capacités techniques, financières et réglementaires nécessaires. Mais il faut aller plus loin : il ne s’agit pas seulement de faire transiter de l’argent par La Poste ; il s’agit de créer une économie circulaire autour de ces flux.
Une première étape pourrait consister à faire progressivement du Groupe La Poste le service de paiement de référence de l’État, chaque fois que cela est juridiquement, techniquement et financièrement pertinent. Pourquoi ne pas commencer par les flux publics les plus simples ?
À titre d’illustration, les rémunérations des 165 députés, sur la base de 1,3 million de FCFA par mois, représenteraient environ 214,5 millions de FCFA par mois, soit 12 milliards 870 milliard de FCFA sur cinq ans. De même, en retenant l’hypothèse minimale d’une rémunération de 500 000 FCFA par mois pour chacun des 557 maires, cela représenterait 278,5 millions de FCFA par mois, soit 3,342 milliards par an et 16,71 milliards de FCFA sur cinq ans. Ces deux catégories représenteraient donc déjà environ 29 milliards 580 millions de FCFA de flux sur cinq ans. Et ce n’est qu’un début.
À ces montants pourraient s’ajouter progressivement les paiements de prestations sociales, certaines indemnités publiques, les rémunérations d’autres catégories d’agents, les paiements effectués par les collectivités territoriales et, lorsque cela est pertinent, certains règlements de fournisseurs publics.
L’objectif serait de reconstruire progressivement un véritable circuit financier public national autour de La Poste.
Un autre marché mérite également une attention particulière : celui des frais liés aux demandes de visa. Le marché sénégalais des demandes de visa représente, selon les estimations disponibles, de l’ordre d’une dizaine de milliards de FCFA par an au minimum. Ce flux mérite d’être considéré non seulement sous l’angle financier, mais également sous celui de la souveraineté numérique et de la protection des données des citoyens.
Les demandes de visa impliquent en effet la collecte et la transmission de données personnelles particulièrement sensibles : identité, état civil, passeport, photographies, informations professionnelles, données familiales, itinéraires et, selon les procédures, données biométriques.
Il est donc légitime que l’État sénégalais se demande si une partie de cette chaîne de paiement et de services ne pourrait pas être davantage maîtrisée par des acteurs nationaux disposant d’infrastructures sécurisées.Il ne s’agirait évidemment pas de se substituer aux ambassades ou aux autorités consulaires étrangères qui délivrent les visas, mais de positionner La Poste sur les segments relevant du paiement, de la collecte, de l’accompagnement administratif et, lorsque le cadre juridique le permet, de la gestion sécurisée des flux et données associés.
Un marché annuel de l’ordre de 10 milliards de FCFA constitue à lui seul un flux qui mérite d’être étudié. Mais surtout, il pose une question fondamentale : où sont hébergées les données de nos citoyens et qui contrôle les infrastructures à travers lesquelles transitent ces données ? La souveraineté économique doit désormais intégrer cette dimension.
Le véritable enjeu est de transformer les flux financiers en économie circulaire. Les ressources qui transiteraient par La Poste ne doivent pas simplement entrer et sortir de ses comptes. La Poste pourrait ainsi développer davantage le paiement digital, l’épargne populaire, la microfinance, l’assurance, les services aux entrepreneurs, les paiements publics et les services numériques.
A cette stratégie d’endogénéisation des ressources, il faut une véritable politique de valorisation des actifs du Groupe La Poste. Son patrimoine immobilier et foncier doit être évalué et transformé en actifs productifs, notamment à travers des partenariats avec les structures publiques compétentes, comme la SOGEPA, la CDC et le FONSIS.
Parallèlement, La Poste doit reconquérir un autre marché stratégique : celui de la livraison et de la logistique estimés à plus d’une centaine de milliards.
Avec son réseau territorial, elle possède une infrastructure que beaucoup d’acteurs privés doivent construire à grands frais. Les quelque 330 points de présence pourraient devenir autant de relais pour le commerce électronique, la livraison de colis, les documents administratifs et les échanges entre Dakar et les régions.
Au fond, cette réflexion dépasse largement le cas de La Poste.
La question est de savoir si nous voulons continuer à laisser se disperser les flux générés par nos politiques publiques ou si nous voulons progressivement construire des infrastructures nationales capables de capter une partie de cette valeur.
Il ne s’agit pas de demander que tout passe obligatoirement par La Poste.
Il s’agit de poser un principe simple :
Lorsqu’une entreprise nationale dispose d’un patrimoine aussi stratégique, pourquoi l’État ne ferait-il pas de celle-ci un instrument prioritaire de mobilisation et de circulation de ses propres ressources ?
C’est cela, aussi, la souveraineté.
La Poste ne doit plus être considérée comme un patrimoine administratif du passé. Elle peut devenir l’une des infrastructures stratégiques de la souveraineté financière, numérique et territoriale du Sénégal.
La question n’est finalement pas de savoir comment sauver La Poste. La question est de savoir si nous avons la volonté politique de la réinventer pour en faire un véritable instrument de souveraineté nationale.
Cheikhou Oumar Sy,
Ancien député,
Président de l’OSIDEA