Il faut regarder la situation de notre pays telle qu’elle est, sans faux-fuyants mais aussi sans réécrire l’histoire.
Les finances publiques du Sénégal sont sous forte contrainte. Le poids de la dette réduit considérablement les marges de manœuvre de l’État. Nous devons retrouver une situation qui permette à notre pays de financer son économie, ses services publics et son développement dans de meilleures conditions.
Le reconnaître ne vaut quitus pour personne.
Cela ne signifie pas davantage que nous partageons la politique économique conduite depuis l’alternance. Après plus de deux années au pouvoir, le Gouvernement doit répondre de ses propres choix, de ses hésitations, des retards accumulés et des conséquences qu’ils ont produites.
Nous l’avons dit après la Déclaration de politique générale : le temps du diagnostic ne peut pas durer indéfiniment. Certaines difficultés viennent de loin, d’autres se sont aggravées depuis l’alternance. Mais à un moment donné, gouverner consiste précisément à apporter des réponses aux problèmes du pays, et non à expliquer sans cesse pourquoi ils existent.
C’est dans cet esprit que nous regardons les discussions engagées avec le Fonds monétaire international.
La reprise de ce dialogue était devenue nécessaire compte tenu de la situation financière du Sénégal. Mais qu’on ne se méprenne pas sur notre position : un accord avec le FMI ne constitue ni une politique économique, ni un bilan, encore moins une victoire en soi.
Il faut maintenant regarder ce qu’il contient, ce qu’il implique et surtout ce qu’il coûtera réellement aux Sénégalais.
2,2 MILLIARDS DE DOLLARS : PARLONS JUSTE
Depuis l’annonce de l’accord technique avec le FMI, un chiffre revient beaucoup : 2,2 milliards de dollars.
Présenté ainsi, il peut donner le sentiment qu’une manne financière vient d’être mise à la disposition du Sénégal.
Ce n’est pas le cas.
Il s’agit d’un programme prévu sur trois ans. Les 2,2 milliards de dollars ne seront donc pas versés immédiatement dans les caisses de l’État. Le programme doit encore suivre les procédures du Fonds et les décaissements interviendront progressivement. C’est d’ailleurs ce qui ressort des précisions apportées sur le dispositif.
Disons-le simplement : 2,2 milliards annoncés ne signifient pas 2,2 milliards disponibles aujourd’hui.
Cette précision n’enlève rien à l’importance des financements dont le Sénégal a besoin. Elle évite seulement de transformer une étape dans un processus en résultat déjà acquis.
Après tout ce que notre pays a vécu ces derniers mois autour de ses finances publiques, la parole de l’État doit être précise. Les Sénégalais ont suffisamment entendu de chiffres. Ils ont maintenant besoin de savoir ce qu’ils signifient concrètement.
Et la vraie question commence précisément là.
Qui va supporter l’effort du redressement ?
DERRIÈRE LES CHIFFRES, IL Y A LA VIE DES SÉNÉGALAIS
Le FMI parle de mobilisation des recettes, de rationalisation des dépenses, de gestion de la dette, d’arriérés et de réforme de certaines subventions. Ce sont des expressions familières aux économistes et aux spécialistes des finances publiques.
Mais les Sénégalais ne vivent pas dans un tableau Excel.
Ils vivent avec un salaire qui doit tenir jusqu’à la fin du mois. Avec une facture d’électricité. Avec le transport, le loyer, les dépenses de santé, la scolarité des enfants et le panier de la ménagère.
Il y a aussi le commerçant qui cherche à maintenir son activité, l’artisan qui peine à trouver des débouchés, l’agriculteur confronté à ses charges, la petite entreprise qui se bat pour payer ses salariés.
Ceux d’entre nous qui exercent des responsabilités dans les collectivités territoriales rencontrent quotidiennement ces réalités. Derrière les grands équilibres dont nous débattons à Dakar, il y a des familles qui font déjà des arbitrages sur des dépenses essentielles.
C’est cela qu’il ne faut jamais oublier lorsqu’on parle de redressement.
Quand le Gouvernement annonce qu’il faut mobiliser davantage de recettes, qu’il dise clairement où il compte les trouver.
Quand il parle de rationalisation des dépenses, qu’il dise lesquelles.
Quand il envisage de revoir certaines subventions, qu’il explique auparavant qui sera touché et qui sera protégé.
Les Sénégalais ne doivent pas découvrir dans quelques mois, à travers une nouvelle taxe, une hausse de prix ou la disparition d’un mécanisme de soutien, ce que le redressement leur coûtera réellement.
Le Gouvernement doit présenter l’équation avant de présenter la facture.
L’ÉTAT DOIT COMMENCER PAR LUI-MÊME
Pour nous socialistes, le redressement des finances publiques ne peut pas être une affaire de chiffres seulement. Il pose immédiatement une question de justice.
Nous ne défendons pas l’immobilisme. Nous savons que certaines décisions peuvent être difficiles. Mais nous refusons que l’on prenne l’habitude de demander toujours davantage aux mêmes : aux salariés, aux retraités, aux classes moyennes, aux petites entreprises et aux familles qui supportent déjà l’essentiel des difficultés quotidiennes.
Et avant de demander de nouveaux sacrifices aux citoyens, l’État doit commencer par faire sa propre part.
Cela veut dire regarder sérieusement son train de vie. Cela veut dire s’attaquer aux dépenses improductives, aux doublons administratifs, au gaspillage et aux dépenses qui ne sont plus justifiables dans la situation actuelle.
Soyons également clairs sur ce point : le train de vie de l’État n’explique pas, à lui seul, les difficultés financières du Sénégal. Prétendre le contraire serait trop facile.
Mais un État qui demande des sacrifices à sa population doit commencer par être exemplaire dans sa propre dépense.
Les Sénégalais peuvent comprendre qu’un pays traverse une période difficile. Ce qu’ils accepteront beaucoup moins, c’est qu’on leur demande de se serrer davantage la ceinture sans leur montrer que ceux qui gouvernent font eux-mêmes les efforts qu’ils exigent des autres.
L’exemplarité n’est pas une formule. Dans une période comme celle-ci, elle devient une condition de la confiance.
SUBVENTIONS : NE PAS CONFONDRE RÉFORME ET ABANDON
La question des subventions énergétiques mérite également d’être abordée sans dogmatisme.
Certaines peuvent être coûteuses ou mal ciblées. Lorsqu’une aide publique profite davantage à ceux qui n’en ont pas besoin qu’aux ménages modestes, il est légitime d’en revoir le mécanisme.
Mais une réforme qui paraît parfaite dans un tableau peut produire des conséquences très différentes dans un ménage.
Si certaines subventions doivent être réformées, le Gouvernement doit donc dire avant toute décision qui sera protégé, selon quels critères et par quel mécanisme. C’était déjà une exigence centrale de notre analyse initiale.
Il ne suffit pas de supprimer une ligne de dépense pour dire que l’on a bien réformé.
Une bonne réforme doit permettre à l’État de dépenser mieux tout en protégeant mieux ceux qui en ont réellement besoin.
Sur l’électricité, le carburant et plus généralement sur les dépenses qui touchent directement au coût de la vie, nous serons particulièrement vigilants.
LE FMI NE GOUVERNE PAS LE SÉNÉGAL
Il y a enfin un point sur lequel je veux être très clair.
Qu’on ne vienne pas demain expliquer aux Sénégalais que telle taxe, telle hausse ou telle suppression de subvention aurait simplement été « imposée par le FMI ».
Nous connaissons trop bien cette vieille facilité.
Le FMI négocie avec le Sénégal. Il apporte des financements, formule des recommandations et pose des conditions dans le cadre des programmes qu’il conclut avec les États.
Mais le FMI ne gouverne pas le Sénégal.
Ce sont les autorités sénégalaises qui négocient, arbitrent et décident. Et ce sont elles qui doivent répondre de leurs décisions devant le peuple sénégalais. C’est d’ailleurs le principe que nous avions posé dans notre première analyse : la responsabilité politique des choix demeure celle des autorités nationales.
Le pouvoir ne peut pas revendiquer le mérite de l’accord lorsque cela l’arrange et, demain, désigner le FMI comme responsable lorsque viendront les décisions impopulaires.
Gouverner, c’est choisir. Et choisir, c’est assumer.
NOTRE RESPONSABILITÉ EST DE PROPOSER UNE AUTRE VOIE
Le Parti socialiste ne souhaite pas l’échec du Sénégal parce qu’il est dans l’opposition. Notre pays doit retrouver sa crédibilité financière et des marges de manœuvre pour investir.
Mais cela ne signifie nullement que nous donnons quitus au Gouvernement actuel, encore moins que nous partageons sa politique.
Nous avons notre propre conception du redressement.
Nous pensons qu’il est possible de retrouver des finances publiques solides sans faire de l’appauvrissement des ménages la variable d’ajustement.
Cela suppose un État plus sobre dans son fonctionnement, une dépense publique mieux orientée et une fiscalité plus juste. Cela suppose aussi de mieux mobiliser les ressources qui échappent encore à l’impôt au lieu de revenir constamment vers ceux qui contribuent déjà.
Mais surtout, il faut sortir d’une vision du redressement qui ne regarderait que les dépenses.
Un pays ne sort pas durablement de ses difficultés uniquement en comprimant ses charges.
Il doit produire davantage.
Il doit soutenir ses entreprises, son agriculture et ses territoires. Il doit créer des emplois. Il doit investir là où l’investissement prépare réellement l’avenir. Il doit permettre à son secteur privé de grandir et créer suffisamment de richesses pour financer durablement les politiques sociales dont notre population a besoin.
C’est aussi sur ce terrain que nous attendons le Gouvernement.
Le Sénégal doit redresser ses finances. Nous ne le contestons pas. Certaines décisions seront probablement difficiles.
Mais, au bout du compte, la réussite ne se mesurera pas seulement au déficit, au niveau de la dette ou à l’appréciation de nos partenaires financiers.
Elle se mesurera à une question beaucoup plus simple :
après les efforts demandés, les Sénégalais vivent-ils mieux ou moins bien ?
C’est là-dessus qu’un Gouvernement doit être jugé.
Notre position est donc claire : ni immobilisme, ni austérité aveugle. Ni déni des réalités financières, ni transfert de la facture sur ceux qui ont déjà le plus de difficultés à la payer.
Nous défendons un redressement sérieux, mais juste. Un État plus exemplaire, mais aussi une économie plus productive. Des comptes publics mieux tenus, mais au service d’une ambition économique et sociale.
Redresser les comptes est une nécessité. Préserver la cohésion de notre société en est une autre. L’une ne doit pas se faire au détriment de l’autre.
C’est notre conception de la responsabilité.
Et c’est, tout simplement, notre conception de la justice sociale.
Abdoulaye WILANE
Porte-parole du Parti Socialiste du Sénégal