Pourquoi les hydrocarbures n’ont pas favorisé le développement économique en Afrique (rapport)

En Afrique plus qu’ailleurs, la production de pétrole et de gaz n’a pas tenu sa promesse d’assurer le développement économique, en raison d’un modèle d’exploitation extractif conçu pour l’exportation et les profits des multinationales plutôt que pour la construction d’économies locales résilientes, selon un rapport publié le vendredi 8 mai par l’ONG Oil Change International et le think tank Power Shift Africa.

Intitulé « Pipe Dreams : How oil and gas fail to deliver economic development in Africa », le rapport évalue les expériences de 13 pays africains producteurs de pétrole et de gaz, dont le Nigeria, l’Angola, la Guinée équatoriale et la Libye, en s’appuyant sur des publications examinées par des pairs, des données officielles et des études indépendantes.

CONSULTER LE RAPPORT

Dans tous ces pays, les décennies d’extraction des hydrocarbures n’ont pas permis de réduire la pauvreté, ni de stimuler la croissance économique. Au contraire, elles ont principalement profité à une petite élite, accentuant la vulnérabilité du plus grand nombre, les inégalités et la dépendance, affirme le rapport.

Les producteurs africains de pétrole et de gaz ne sont pas épargnés par les crises énergétiques et la volatilité des prix. Ces pays exportent leur pétrole brut, tout en devant importer des produits raffinés plus coûteux tels que le diesel et l’essence. Des centaines de millions de personnes sur le continent, y compris dans des pays disposant d’énormes réserves d’hydrocarbures comme le Nigeria, la Guinée équatoriale et le Mozambique, n’ont toujours pas accès à l’électricité ni à des moyens de cuisson propres.

L’économie du pétrole et du gaz est structurée de manière à concentrer et à exporter la richesse, tout en laissant aux gouvernements et aux communautés le soin d’en supporter les coûts. Dans les grands pays producteurs tels que le Nigeria et l’Angola, environ 40 % de la population vit toujours dans l’extrême pauvreté – avec moins de 3 dollars par jour – même après des décennies d’exploitation pétrolière. Selon la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), les pays africains exportateurs de pétrole ont, pour la plupart, enregistré une croissance économique plus faible et une inflation plus élevée que leurs homologues moins dépendants des ressources naturelles au cours des dernières années. C’est que le secteur repose sur un modèle extractif dominé par les multinationales pétrolières, qui s’approprient souvent une part disproportionnée des recettes, soit par le biais de clauses contractuelles léonines, soit par des montages comptables. Dans le cadre du projet Coral South au Mozambique, qui a commencé à produire du gaz en 2023, le gouvernement ne percevra pas de recettes significatives avant le milieu ou la fin des années 2030, car les clauses du contrat attribuent la majeure partie des recettes à des sociétés étrangères durant les premières années.

Un impact négatif sur d’autres secteurs

D’autre part, l’extraction des hydrocarbures s’effectue en vase clos. En effet, cette industrie entretient peu de liens avec les autres secteurs de l’économie, car les services et les équipements sont généralement importés, tandis que les produits et les bénéfices sont pour l’essentiel exportés. Par ailleurs, l’extraction de pétrole et de gaz crée très peu d’emplois, même lorsque ces combustibles représentent une part importante du PIB. L’industrie pétrolière n’emploie que 0,01 % de la main-d’œuvre au Nigeria, contre 0,3% en Angola et 0,1% au Congo-Brazzaville. L’effet d’enclave est particulièrement marqué avec les installations offshore flottantes, car les entreprises peuvent remorquer ces installations jusqu’à leur emplacement et charger le pétrole et le gaz sur des pétroliers sans développer d’intégration significative avec l’économie locale.

L’exploitation des hydrocarbures affaiblit par ailleurs les économies locales en nuisant à d’autres secteurs d’activité économique qui emploient davantage de personnes. Au niveau local, les déversements toxiques et la perte de terres arables nuisent à l’agriculture et à la pêche. À l’échelle nationale, l’extraction de pétrole et de gaz provoque une inflation monétaire, qui rend les autres secteurs d’exportation, notamment l’industrie manufacturière et les produits agricoles, non compétitifs.

Cette dynamique renvoie au « syndrome hollandais » ainsi qu’à la « malédiction des ressources », une théorie popularisée dans les années 1990 par l’économiste britannique Richard Auty. Selon cette thèse, les économies fortement dépendantes des matières premières tendent à se développer plus lentement et génèrent de la corruption, de la misère pour les populations locales, des institutions faibles, une dégradation de l’environnement et des conflits internes. Dans le delta du Niger au Nigeria, les déversements fréquents de pétrole ont ravagé les terres agricoles et fortement compromis les ressources halieutiques alors que le torchage de gaz a dégradé la qualité des sols et altéré durablement leur fertilité. Il en a résulté une spirale de la pauvreté, car la principale source de revenus est devenue non viable.

Des économies affaiblies et endettées

Le rapport souligne aussi que le caractère hautement lucratif, extractif et élitiste de l’industrie pétrolière et gazière la rend particulièrement vulnérable à la corruption. Presque tous les pays africains producteurs de pétrole ont connu des scandales de corruption liés à leurs recettes pétrolières et gazières. Par exemple, des cadres supérieurs de la société française Elf ont détourné entre 1989 et 1993 environ 350 millions de dollars des fonds de l’entreprise. En plus d’acheter des villas, des bijoux et des œuvres d’art pour leur usage personnel, ces dirigeants ont versé des pots-de-vin à des responsables politiques au Gabon, en Angola, au Cameroun et au Congo-Brazzaville. En 2003, 37 hauts dirigeants d’Elf ont été reconnus coupables de divers chefs d’accusation liés à la corruption.

Sur un autre plan, les chutes imprévues des cours internationaux du pétrole entraînent des périodes d’effondrement des services publics, de chômage et de contraction macroéconomique dans les économies dépendantes du pétrole. Les producteurs de pétrole et de gaz s’endettent davantage tant lors des effondrements des cours du pétrole, car leurs gouvernements cherchent à combler les déficits budgétaires, qu’en période de boom, lorsque le faible coût du financement incite à l’emprunt. L’effondrement des cours du pétrole en 2014 avait ainsi contraint le gouvernement angolais à réduire son budget de 25 %, laissant les fonctionnaires sans salaire pendant plusieurs mois. Dans le même temps, le secteur de la santé s’est effondré, entraînant des épidémies de paludisme, de fièvre jaune, de dengue et de chikungunya alors que l’inflation a atteint 30 %, et la dette extérieure est passée de 36 % à 115 % du PIB.

Et last but not least, l’Afrique risque de se retrouver avec des actifs « échoués » (actifs dévalorisés) à mesure que le monde accélère sa transition vers les énergies renouvelables. De nouveaux producteurs tels que l’Ouganda, le Mozambique, la Namibie, la Tanzanie, la République démocratique du Congo et la Côte d’Ivoire pourraient être confrontés à cette situation, et à une dette croissante s’ils investissent massivement dans de nouveaux projets fossiles alors que la demande mondiale décline.

Le rapport conclut que la promesse que les énergies fossiles apporteront le développement n’a pas été tenue et ne le sera pas, tout en notant que seule une transition juste vers les énergies renouvelables peut permettre d’élargir l’accès à l’énergie, de créer des emplois et de soutenir des économies plus résilientes sur le continent. L’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) estime que les énergies renouvelables créent deux à trois fois plus d’emplois par dollar investi que les combustibles fossiles. Le nombre total d’emplois qui pourrait être créé est estimé à environ 14 millions d’emplois en Afrique d’ici 2030. De plus, ces emplois sont mieux répartis géographiquement et plus accessibles aux femmes ainsi qu’aux jeunes.

Walid Kéfi (Agence Ecofin)

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