Note de lecture : Penda Mbow, une intellectuelle engagée (Professeur Ibrahima Diop)

C’est une parfaite et bien réussie entreprise que celle qu’ont effectuée les auteurs Saliou Ngom et Fabienne Samson en publiant, sous le titre Penda Mbow, une intellectuelle engagée, un ouvrage préfacé par Boubacar Boris Diop et paru à la prestigieuse maison d’édition Présence Africaine, ce haut lieu de la culture et des débats majeurs d’Afrique, avant comme après les indépendances.

Présence Africaine porte une des grandes mémoires intellectuelles des Afriques des XXᵉ et XXIᵉ siècles ainsi que de leurs diasporas. Les auteurs cités apportent une mémoire intellectuelle qui retrace le parcours d’une universitaire, d’une jeunesse scolaire, d’une militante féministe et d’une pensée politique féconde, nourrie par des interrogations essentielles : d’où venons-nous, où allons-nous et comment y aller en devenant meilleurs, tout en refusant systématiquement de faire moins bien que ce que nous combattons ou récusons.

Être féministe dans un pays où dominent parfois des conservatismes et des radicalismes de toutes sortes, c’est accepter de combattre dans une adversité multiple. De l’école de la Médina, creuset de toutes les ethnies du Sénégal, au lycée Van Vo, à Aix, puis à l’Université de Dakar, l’itinéraire de la Professeure Penda Mbow témoigne d’une maturation construite sur les épreuves de la vie qui consacrent un engagement constant en faveur du savoir, du débat intellectuel, de la justice sociale et de l’émancipation, faisant d’elle l’une des figures marquantes de la pensée sénégalaise contemporaine.

Restons pour ce compte tendu qui va être un parmi d’autres, à ce qui me semble essentiel : l’intellectuel, le savoir et la politique !

Cette triple dimension, qui devrait constituer le socle de tout engagement public, tend malheureusement à se dissocier de plus en plus dans la pratique politique contemporaine, creusant une césure entre la rigueur scientifique, l’exigence du savoir et les passions partisanes.
C’est précisément ce qui rend le parcours de Penda Mbow particulièrement remarquable. Faire entendre sa voix avec autorité dans le champ académique, exige en effet bien davantage que du talent. Cela suppose une solide formation intellectuelle, une rigueur méthodologique sans faille et une capacité à soutenir le débat scientifique au plus haut niveau.

Dans un département d’Histoire où enseignaient des professeurs de stature mondiale, s’imposer comme chercheuse et intellectuelle constituait une véritable gageure. Cette transmission exigeante du savoir entre générations d’enseignants et d’enseignantes a contribué à faire émerger des figures marquantes du monde universitaire sénégalais. Grâce à cette chaîne de transmission intellectuelle, le Département d’Histoire et de Géographie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar s’est affirmé comme l’un des plus féconds foyers de production du savoir de notre espace académique. Il a formé des générations de chercheurs, d’enseignants et de décideurs dont l’influence a largement dépassé les frontières du Sénégal. C’est dans ce creuset intellectuel d’une rare densité que s’est forgée la pensée de Penda Mbow, à la croisée de la recherche historique, de l’engagement citoyen et de la réflexion politique.

Faire entendre sa voix avec l’autorité scientifique nécessite dans un département d’Histoire, où enseignaient des professeurs de la stature d’Ibnou Diagne, de Boubacar Barry, d’Abdoulaye Bathily, de Cheikh Anta Diop, d’IBA DER THIAM, d’Ibrahima Thioub, de Saliou Ndiaye, de Bouba DIOP et de Yoro Fall, exige beaucoup de qualités. D’autant plus que l’on y enseignait également la géographie, discipline qui, loin d’être un simple savoir descriptif, peut être conçue comme une matrice de réflexion sur les sociétés, les espaces et les civilisations, dans le prolongement des grandes interrogations héritées de la philosophie des Lumières.

Cette transmission des savoirs entre plusieurs générations d’enseignants et d’enseignantes, qui a notamment mis au premier plan sa sœur Rokhaya Daba FALL ainsi que leur aîné, Lat Soukabé MBOW, a fait du Département d’histoire et de géographie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) l’un des meilleurs foyers intellectuels de notre espace académique.

Ces deux départements se sont imposés comme un lieu privilégié de production et de transmission des savoirs, où se sont formées plusieurs générations de chercheurs, d’universitaires et de décideurs. Ils ont contribué de manière décisive au rayonnement intellectuel du Sénégal et de l’Afrique, en cultivant l’exigence scientifique, l’esprit critique et l’ouverture sur le monde.
La preuve en est que toutes les personnalités citées plus haut ont exercé, au-delà des frontières de leurs disciplines respectives, les plus hautes fonctions dans notre pays, que ce soit dans les domaines universitaire, administratif, diplomatique ou politique. Leur parcours illustre la fécondité d’une formation intellectuelle ouverte sur les grands enjeux de la cité et la capacité du savoir à nourrir l’action publique.

Les travaux de Penda Mbow portent notamment sur le Moyen Âge, période charnière de l’histoire universelle à laquelle l’Afrique a pleinement participé. Elle y met en lumière les relations complexes entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne : rapports parfois marqués par des politiques de domination ou de vassalisation, mais aussi par des échanges commerciaux féconds, ainsi que par d’importantes circulations intellectuelles, spirituelles et culturelles.

À travers son parcours, elle montre que les relations entre les sociétés africaines et le monde arabo-berbéro-musulman ne sauraient être réduites à une seule dimension. Elles relèvent d’une histoire longue, faite à la fois de rivalités, de coopérations, de métissages et d’enrichissements réciproques, qui ont profondément contribué à façonner les sociétés africaines et méditerranéennes.
Comment être un intellectuel sans être aveuglé par les tentations clivantes?

C’est l’une des questions de fond que soulève cet ouvrage. Les auteurs et leur préfacier réussissent à condenser ce parcours exceptionnel dans un livre d’environ 230 pages, enrichi d’une bibliographie substantielle. Dans le contexte qui est le nôtre, marqué par des polarisations souvent excessives, ils remettent utilement en lumière les fécondes réflexions de Max Weber sur les rapports entre le savant et le politique, livre qui rassemble deux conférences prononcées par Max Weber en 1917 et 1919 : La vocation de savant (Wissenschaft als Beruf) et La vocation d’homme politique (Politik als Beruf). La neutralité axiologique, c’est-à-dire la distinction entre le travail scientifique et le jugement de valeur, constitue une exigence fondamentale de l’intellectuel. Penda incarne cette exigence, assumant avec rigueur le rôle d’historienne critique.

Engagée dans les débats politiques du Sénégal, de l’Afrique et du monde, elle a constamment veillé à distinguer ce que Max Weber appelle l’éthique de conviction, qui consiste à agir conformément à ses principes quelles qu’en soient les conséquences, et l’éthique de responsabilité, qui impose de prendre en compte les effets réels de ses actes et de ses prises de position.
Citons quelques repères ! les épisodes de cette mémoire intellectuelle consacrés à Senghor et à Mamadou Dia, au rôle de Wade, à nos identités multiples et aux chemins de notre devenir collectif, aux héritages de Cheikh Anta Diop et d’Amadou Mahtar M’Bow sans compter l’après 2024 qui, occupent une place importante dans cet ouvrage.

On y retrouve également la construction intellectuelle des Assises nationales, dirigées par Amadou-Mahtar M’Bow, au sein desquelles Penda, aux côtés d’une autre grande universitaire, la philosophe Aminata Diaw, fut une figure marquante.
Le livre revient aussi sur les grandes batailles idéologiques et les réflexions portant sur la culture, l’école laïque, la nation, la gestion du pluralisme confessionnel, le développement, ainsi que les rapports entre politique et religion. Il aborde les relations entre les religions abrahamiques, en particulier l’islam et le christianisme, et met en lumière l’importance du dialogue islamo-chrétien.

Une attention particulière est accordée à la jeunesse et à sa place dans une société sénégalaise en profonde mutation, ainsi qu’à une compréhension de l’islam fondée sur la convivialité, le débat, la tolérance et le vivre-ensemble. Les questions relatives à la condition des femmes, au soufisme, à la citoyenneté et à l’engagement intellectuel y occupent également une place centrale.
Ainsi se dessine, au fil des pages, le portrait d’une intellectuelle engagée dont la réflexion embrasse les grands enjeux du Sénégal, de l’Afrique et du monde contemporain, dans un dialogue permanent entre savoir, mémoire, foi, culture et action citoyenne.
Selon la manière de la distinction établie par Max Weber entre le savant et le politique, Penda cherche toujours à maintenir un dialogue exigeant entre la rigueur de la recherche scientifique et l’engagement citoyen, sans jamais sacrifier l’une à l’autre. Elle incarne ainsi cette figure rare de l’intellectuelle qui éclaire l’action politique par le savoir, tout en préservant l’autonomie de la pensée critique.

En cela, son parcours rappelle que l’engagement n’a de véritable valeur que lorsqu’il demeure éclairé par la connaissance, le doute méthodique et l’exigence de vérité. C’est sans doute l’une des leçons majeures que transmet cet ouvrage consacré à une femme dont la pensée et l’action ont profondément marqué la vie intellectuelle sénégalaise et africaine. Qui veut savoir sur cette trajectoire trouve au fil des pages de ce livre témoignages et autobiographies, projections et fines analyses d’une actrice des grandes luttes.

Ceux et celles parmi ses collègues qui sont arrivés avant ou après elle à l’Université, et qui sont aujourd’hui à la retraite, ont partagé avec elle une expérience intellectuelle et humaine exceptionnelle. Ils ont connu une passionnée des grandes querelles d’idées, de celles qui font avancer la connaissance et nourrissent le débat démocratique, et qui, en revanche, se tenait à distance des petites querelles de personnes et des polémiques stériles.

En attendant le plaisir de la rencontre au WARC pour la discussion avec Penda et ses présentateurs, voilà ce que m’inspire cet ouvrage qui m’a été offert par Mamadou Ly, avec qui je partage une profonde amitié intellectuelle et humaine, tout comme avec notre sœur, amie et camarade Penda Mbow.

Je ne me suis presque pas rendu compte que j’en achevais la lecture. Ce n’est en parvenant à la dernière page que j’ai pris conscience d’avoir parcouru, d’un seul souffle, un itinéraire intellectuel, universitaire, citoyen et politique d’une rare richesse.
La dernière question laissée ouverte par Penda Mbow résonne d’ailleurs bien au-delà de son propre parcours et de ses jugements. Elle nous renvoie aux interrogations qui traversent aujourd’hui le Sénégal de sa troisième alternance, porteuse à la fois d’espérances et d’incertitudes. Quels chemins emprunterons-nous ? Comment préserver nos acquis démocratiques tout en répondant aux aspirations profondes de la jeunesse ? Comment concilier mémoire, savoir, justice sociale et développement ?
À l’image de l’ensemble de son œuvre et de son engagement, Penda Mbow ne livre pas de réponses définitives. Elle nous invite plutôt à poursuivre la réflexion, à cultiver l’esprit critique et à demeurer fidèles à cette exigence intellectuelle qui consiste moins à affirmer qu’à interroger, moins à condamner qu’à comprendre, et moins à opposer qu’à construire.

Professeur Ibrahima Diop

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