Au Sénégal, chaque alternance promet de mettre fin à la transhumance politique. Pourtant, lorsque le pouvoir change de mains, les mêmes cortèges se reforment autour du nouveau maître : anciens ministres, maires et chefs de mouvement viennent offrir une fidélité tardive en échange d’un avenir à préserver. Les 87 nominations du Conseil des ministres du 10 septembre 2026 obligent à interroger la morale publique qui rend ces migrations possibles et parfois avantageuses.
Les régimes se succèdent, les discours de rupture se renouvellent, les coalitions changent de nom ; la transhumance survit aux alternances comme si elle relevait d’une loi tacite de notre vie publique. A peine le pouvoir a-t-il changé de mains que les allées de l’ancienne majorité se dépeuplent, tandis que se dessinent, autour du nouveau palais, les silhouettes de ceux qui avaient juré fidélité au camp défait. Les uns traversent sans détour. Les autres fondent un mouvement, invoquent l’intérêt national, consultent une base complaisante, puis rejoignent la majorité après une indépendance brièvement mise en scène.
L’élection de mars 2024 avait pourtant nourri un autre espoir. Les Sénégalais n’avaient pas seulement changé de président ; ils avaient exprimé le désir d’en finir avec les clientèles, la distribution des faveurs et la confusion entre l’État et l’appareil partisan. La rupture attendue engageait donc une conception de l’éthique publique, du mérite et de la parole donnée.
Le communiqué du 10 septembre ramène cette promesse à l’épreuve des faits. Quatre-vingt-sept nominations sont annoncées dans les directions générales, les agences et les conseils d’administration. La liste ne relève pas d’une simple mise à jour administrative ; elle traduit une recomposition du pouvoir. Plusieurs responsables identifiés au combat qui porta Bassirou Diomaye Faye à la présidence sont écartés, pendant que des personnalités issues de l’APR, de Benno Bokk Yaakaar ou récemment accueillies dans Kiiraay accèdent à des fonctions importantes. Babacar Abba Mbaye, ancien responsable de Taxawu Sénégal, est ainsi nommé à la tête de la SONAGED après son adhésion au parti présidentiel.
Le plus préoccupant tient au sort réservé à certains responsables démis. Leur action n’avait pas échoué. Plusieurs avaient donné une direction, une visibilité et une efficacité nouvelles aux structures qui leur avaient été confiées. Tout indique que leur éviction doit moins à l’examen de leurs bilans qu’à leur refus d’entrer dans l’orbite de Kiiraay. La compétence devient alors insuffisante lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’allégeance.
Pareille logique adresse un message d’une rare violence à l’administration : servir efficacement l’État ne garantit plus rien ; demeurer fidèle au projet qui porta Diomaye Faye au pouvoir peut désormais exposer à la disgrâce ; l’avenir dépendrait moins du travail accompli que de la disponibilité à rejoindre le parti présidentiel. Dans un État responsable, l’échec doit être sanctionné et le mérite préservé. Le risque, ici, est de voir la défenestration devenir l’instrument par lequel le pouvoir discipline les consciences et récompense les ralliements.
Derrière cette confusion entre compétence, loyauté institutionnelle et allégeance partisane se trouve le véritable sujet. La transhumance n’est jamais un phénomène solitaire. Elle suppose un voyageur, une destination et des intermédiaires chargés d’organiser le passage. Autour de Kiiraay, des recruteurs approchent les élus, rassurent les anciens adversaires et transforment chaque défection en victoire présidentielle. Les décrets sont pris sous l’autorité de Diomaye Faye et les bénéfices de cette recomposition renforcent le parti constitué autour de sa personne. Ses agents recrutent ; lui seul peut nommer.
Une démocratie ne peut enfermer les consciences dans leur premier engagement. Un parti peut trahir sa doctrine ou imposer des compromissions devenues inacceptables. La sincérité d’une rupture se mesure toutefois au prix que son auteur accepte de payer. Celui qui quitte une majorité toute-puissante, renonce à ses avantages et rejoint l’opposition atteste ses convictions par le sacrifice. Celui qui abandonne un parti vaincu, se rapproche du nouveau maître, puis accède à une fonction publique place son geste sous une lumière différente. La conviction se reconnaît à ce qu’elle peut coûter ; l’opportunisme, à ce qu’il rapporte.
La scène de Kaffrine, le week-end dernier, donne à cette mécanique un visage. Abdoulaye Saydou Sow, ancien ministre de l’Urbanisme sous Macky Sall, maire de Kaffrine et figure de l’APR, y a créé son propre mouvement politique. La cérémonie était présidée par Aminata Touré, devenue l’une des principales recruteuses de Bassirou Diomaye Faye. Ce mouvement n’a, pour l’heure, fait apparaître aucune ligne idéologique suffisamment distincte pour justifier une rupture aussi spectaculaire. Il tient davantage de l’escale, en attendant un ralliement à Kiiraay et la négociation de la place qui lui sera réservée.
Le problème cesse alors d’être celui d’un simple repositionnement. Il devient une question d’éthique républicaine. Montesquieu plaçait la vertu au principe du gouvernement républicain parce que la République exige que l’intérêt particulier s’efface devant le bien commun. La stratégie déployée autour de Kiiraay inverse cette hiérarchie : le transfuge préserve sa carrière, le recruteur accroît son influence et le président agrandit son appareil. L’État fournit les fonctions qui rendent possible la convergence de ces intérêts.
Les responsabilités publiques n’appartiennent ni au président ni à son parti. Elles relèvent du patrimoine de la nation. L’ouverture politique ne saurait donc servir d’absolution. Une ouverture véritable permet à des compétences venues de tous les horizons de servir l’État sans exiger leur conversion. Le débauchage emprunte le chemin inverse : l’adhésion précède la fonction et la nomination consacre la nouvelle proximité. La première élève l’État au-dessus des partis ; le second met l’État au service du parti présidentiel.
La gravité de cette orientation apparaît plus nettement encore lorsqu’elle est rapportée à la trajectoire de Bassirou Diomaye Faye. Empêché de se présenter en 2024, Ousmane Sonko le désigna pour porter le projet du PASTEF. Les Sénégalais confièrent ainsi la présidence au dépositaire d’un projet collectif, soutenu par des militants dont beaucoup avaient payé un prix considérable. Une fois installé au pouvoir, Diomaye Faye a choisi de s’éloigner de cette matrice, de construire Kiiraay contre le PASTEF et d’ouvrir ses rangs à ceux qui avaient combattu le projet dont il fut le candidat.
Le reniement se lit dans la manière dont Diomaye Faye utilise l’autorité reçue pour affaiblir la force politique qui l’a porté et pour bâtir, avec les adversaires d’hier, un appareil concurrent. Le lien avec la transhumance cesse alors d’être accidentel. Ayant lui-même pris ses distances avec la famille politique qui l’avait porté, le président accueille ceux qui abandonnent la leur pour le rejoindre. La fidélité paraît obligatoire tant qu’elle favorise l’ascension, puis négociable dès qu’elle contrarie une ambition nouvelle.
L’erreur est également électorale. Les recruteurs de Kiiraay semblent croire qu’en attirant un maire, ils recrutent sa commune ; qu’en accueillant un ancien ministre, ils héritent de son influence. Rousseau avait situé la souveraineté dans le peuple précisément parce qu’elle ne peut être aliénée. Un mandat est confié ; les consciences ne le sont jamais. Un maire peut changer de parti, sa commune ne voyage pas avec lui.
Abdoulaye Wade avait absorbé tant d’opposants que son pouvoir paraissait indélogeable ; les ralliements ne le sauvèrent pas en 2012. Macky Sall bâtit ensuite une coalition tentaculaire, qui s’agrandit par le sommet tandis que son assise populaire se dérobait par la base. En mars 2024, cet appareil fut défait par un projet dont les principaux dirigeants sortaient à peine de prison. Machiavel avertissait le prince contre la confusion entre l’apparence de puissance et la force véritable.
Bassirou Diomaye Faye peut continuer à recruter, à nommer et à additionner les ralliements. Il ne pourra jamais recruter la conscience des électeurs. Les fonctions se distribuent par décret ; la légitimité se mérite dans la durée. Le pouvoir aura compté ses recrues. Le peuple, lui, comptera les reniements.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com