Industrialiser l’Afrique : reconquérir l’accumulation (Par Chérif Salif Sy)

L’industrialisation n’est jamais un miracle de marché : elle procède d’une décision politique de maîtriser les conditions de l’accumulation. L’Europe n’a pas basculé dans l’industrie par simple diffusion du progrès technique ; elle a organisé, sur plusieurs siècles, la conversion brutale de ses ressources en capital productif. De 1700 à 1850, la part de la population active britannique employée dans l’agriculture s’effondre, passant de près de la moitié à environ un travailleur sur cinq. Ce basculement structurel n’est pas le fruit d’une main invisible. Il repose sur des politiques d’enclosure qui privatisent les communs, redéfinissent violemment la propriété foncière et libèrent une main-d’œuvre massive pour les usines. La violence foncière n’est pas un détail : elle est la condition première de l’accumulation.

L’État, architecte de l’accumulation.

L’État, loin d’être un arbitre neutre, en est l’architecte central. En Angleterre, les Navigation Acts du XVIIᵉ siècle verrouillent un protectionnisme maritime qui sécurise les débouchés coloniaux. En France, sous Colbert, l’État finance manufactures et arsenaux tandis que le réseau routier praticable se densifie jusqu’à dépasser 30 000 kilomètres à la fin du XVIIIᵉ siècle. L’infrastructure n’est pas un luxe : elle matérialise la volonté politique de faire circuler marchandises, hommes et informations au service de l’accumulation.

Cette accumulation est aussi énergétique. La consommation de charbon en Grande-Bretagne passe d’environ 3 millions de tonnes en 1700 à plus de 50 millions au milieu du XIXᵉ siècle, offrant l’énergie bon marché qui permet la machine à vapeur, la sidérurgie et le textile mécanisé. Sans cette maîtrise énergétique, l’industrie lourde reste un vœu pieux.

L’accumulation européenne est enfin externe et asymétrique. Au cours du XVIIIᵉ siècle, le commerce triangulaire et l’exploitation coloniale injectent des flux massifs de capitaux. L’Europe n’industrialise pas seule : elle industrialise sur le dos d’un monde qu’elle organise à son profit.

L’Afrique ne part pas d’un vide.

Ce détour historique n’a de sens que parce qu’il éclaire l’enjeu africain contemporain. L’Afrique ne part pas d’un vide ; elle évolue dans une économie mondialisée où les chaînes de valeur sont déjà verrouillées et la concurrence systémique. Le continent capte à peine 2 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale, alors qu’il abrite plus de 18 % de la population de la planète. Ce déséquilibre n’est pas une fatalité statistique : il est le symptôme d’une accumulation qui continue de lui échapper.

Dans ce contexte, l’État africain ne peut être une réplique superficielle du modèle européen classique. Il doit éviter d’exproprier massivement et de bâtir seul l’appareil productif, sous peine d’inefficacité et d’endettement chronique. En revanche, il doit redevenir stratège de la valeur. Aujourd’hui, dans de nombreux pays africains, plus de 70 % des exportations restent constituées de matières premières brutes. C’est là que se joue la fuite silencieuse de l’accumulation : on vend du brut, on importe du fini, et la valeur reste ailleurs.

Le droit, la fiscalité, la planification.

Un État régulateur efficace commence par le droit. Là où l’exécution d’un contrat commercial réclame, dans plusieurs économies africaines, des délais avoisinant six cents jours, contre moins de quatre cents dans les économies de l’OCDE, l’incertitude juridique renchérit le coût du capital et dissuade l’investissement productif. Sécuriser les transactions, protéger les actifs stratégiques, encadrer l’exploitation des ressources : voilà les premières briques d’une accumulation enfin maîtrisée.

La fiscalité constitue le second levier. L’Afrique perd chaque année l’équivalent de plusieurs dizaines de milliards de dollars en flux financiers illicites ; dans certains pays, cette saignée dépasse 3 % du PIB. Elle prive les États des moyens de financer précisément les conditions de reproduction de la force de travail et du capital. Une fiscalité intelligente ne consiste pas à taxer davantage, mais à capter la rente là où elle se crée réellement.

La planification, enfin, doit redevenir un outil d’orientation stratégique. Non pas la planification rigide du passé, mais une coordination des investissements autour de chaînes de valeur intégrées. L’électrification en donne l’illustration la plus parlante : près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité. Sans énergie, aucune industrialisation n’est possible. Or le potentiel solaire du continent dépasse 10 térawatts : l’avantage comparatif existe, il reste à l’insérer dans des systèmes productifs cohérents.

Le numérique, nouvelle infrastructure de la valeur.

Le numérique transforme radicalement cette équation. Il n’est plus un instrument de communication : il devient l’infrastructure immatérielle qui permet de capter de la valeur à chaque maillon de la chaîne, de financer les PME sans intermédiaire bancaire classique, d’optimiser les échanges en temps réel et d’intégrer les marchés mondiaux sans passer par les grands hubs extérieurs. Là où les connexions mobiles couvrent déjà environ trois quarts de la population subsaharienne, le numérique ouvre une voie d’accumulation propre, fondée sur la donnée comme nouvelle ressource et sur la fintech comme levier de capitalisation locale.

Le cas sénégalais en donne une illustration concrète et puissante. Lancé en février 2025, le New Deal Technologique constitue précisément cette reconquête stratégique. Doté d’un portefeuille d’investissements de 1 105 milliards de FCFA et structuré autour de cinquante projets prioritaires, ce plan vise à porter la contribution du numérique de 6 % à 15 % du PIB d’ici 2034. Il vise également à créer 150 000 emplois directs et 200 000 emplois indirects. Ce n’est pas une ambition déclarative. C’est la démonstration opérationnelle que l’État peut orchestrer la souveraineté numérique. Il peut développer un cloud national, dématérialiser les services publics, labelliser plus de 500 start-up technologiques et intégrer l’intelligence artificielle et la traçabilité dans les filières existantes, de l’agriculture aux mines. Le numérique devient ainsi le multiplicateur qui transforme des ressources locales en chaînes de valeur captées et monétisées sur place.

Une matrice proprement africaine.

Les ressources africaines dessinent précisément cette nouvelle matrice. L’agriculture, qui emploie encore plus de la moitié de la population active dans de nombreux pays, ne peut demeurer au stade primaire : elle doit alimenter des chaînes agro-industrielles qui captent localement la valeur ajoutée. Les minerais critiques, dont l’Afrique détient plus de la moitié des réserves mondiales de cobalt, ne doivent plus être exportés à l’état brut mais transformés dans des filières industrielles régionales.

Ce qui se dessine, ce n’est pas une imitation tardive de l’Europe, mais une recomposition originale des facteurs d’accumulation autour d’une matrice proprement africaine, où ressources naturelles, technologies numériques et régulation stratégique se renforcent. L’enjeu n’est pas de rattraper un modèle historique, mais d’inventer une trajectoire où chaque ressource est insérée dans une chaîne de valeur maîtrisée.

L’industrialisation n’est pas une course au rattrapage : elle est la reconquête politique d’une accumulation dont les leviers, une fois organisés sous souveraineté nationale, transforment la dépendance en page tournée et la trajectoire africaine en matrice inédite du monde à venir.

Chérif Salif Sy, économiste-politiste

Partager cet article :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *