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Exposition Black Requiem : Ousmane Dia exalte le combat pour les libertés fondamentales

BLACK REQUIEM : OBJETS HISTORIQUES ET NARRATIFS SOCIOPOLITIQUES *

Le chant requiem est un chant religieux funèbre. Il rend compte de l’état d’esprit des vivants face à la mort, invincible et éternelle. Le requiem est une performance verbale face à la mort… pour mieux célébrer la vie. De toutes les vies… Et autant celles des noirs que des blancs. L’événement de la mort tragique de Georges Floyd a réveillé un grand mouvement de protestation pour rappeler un peu partout à travers le monde que « la vie des noirs compte ». En Afrique et ailleurs, se pose également l’urgente question concernant « la dignité des noirs ». Ce supplice tragique du noir, filmé en direct, en pleine agonie, a engendré la dénonciation de certaines figures historiques racistes présentes dans l’espace public. Nous pouvons en citer plusieurs exemples à travers le monde, avec des statues comme celle du Gouverneur colonial le Général Louis Faidherbe, à Saint-Louis du Sénégal, celle du Roi des Belges Léopold II à Bruxelles, de la statue David de Pury à Neuchâtel en Suisse, etc.

Dans les éléments plastiques constitutifs de cette exposition, BLACK REQUIEM associe harmonieusement une diversité de styles portée à travers des propositions visuelles, sonores et graphiques.

Sculptures métalliques installées, pour imiter la rage du genou d’un policier sur le cou d’une victime sans défense, peintures et représentations figuratives de personnages historiques, en grands formats, offrent une palette en bichromie autour des valeurs picturales du noir et du blanc.

Dans ces atmosphères de dualités, graphiques et thématiques, l’artiste fait pivoter des chaises convoitées qu’il dessine et tisse autour d’une diversité de personnages féminins. Un chant d’hommage est ainsi rendu aux figures emblématiques des grandes luttes de liberté, partout à travers le monde, au-delà des clichés chromatiques.

Dans la représentation des figures féminines de cette exposition BLACK REQUIEM, l’image du corps ne peut être confinée dans un érotisme étroit. En Afrique traditionnelle, le sein nourricier est un lien ombilical qui recentre les liens du Pouvoir. Le pouvoir matrilinéaire des reines du Walo, du Djolof, du Sine, du Saloum, de la Casamance, etc. Dans les logiques de l’anthropologie du corps, le sein érotique est une importation de la culture occidentale pour nos peuples africains. Ces images de chaises fixées, tournées, virevoltées, renversées, inversées, portées autour d’une présence de personnages féminins est une allégorie du pouvoir politique, économique et social.

Face à la violence du discours raciste de plus en plus flagrantes « ODIA » convoque le discours égalitaire qui restaure les équilibres. Face aux images dégradantes qui rappellent le lourd poids de l’histoire et des humiliations, il propose la mise en espace d’images mobilisatrices autour du dialogue. Sa dernière contribution artistique, manifeste pour contrer la présence de la statue de David de Pury dans l’espace public de la ville de Neuchâtel, en Suisse, a porté sur un projet de réalisation d’une installation sculpturale pour encercler littéralement ce buste, réalisé en 1795 et sculpté sur le bronze pour célébrer un négociant d’esclaves, banquier, hommes d’affaires et bienfaiteur de la ville. L’année 2020 sera l’année des déboulonnements de certaines statues qui rappellent l’esclavage, les injustices sociales et autres humiliations raciales. Les années suivant la mort de Floyd ont également propulsé et mobilisé un discours de réhabilitation, ou de célébration, d’une imagerie historique qui s’impose au grand jour pour mieux larguer les images choquantes qui divisent dans les poubelles de l’histoire.

Dans ce travail d’invention et d’inventaire des figures d’une nouvelle imagerie militante et progressiste, les oeuvres de « ODIA » convoquent des chapitres historiques qui associent des faits de résistance face à la répression. Du « genou de la haine », lourdement posé sur le cou haletant et suffocant de Georges Floyd, Ousmane DIA convoque le rappel du geste héroïque de Rosa Parks, dans sa ferme revendication du droit de ne pas céder son siège dans un autocar public. L’adoption d’un troisième amendement par le Congrès américain, pour une abolition de l’esclavage, notifiée dans la constitution des Etats-Unis en 1865, aura valu au Président Lincoln, défenseur du projet, d’y laisser sa vie autour d’un sombre assassinat. La résistance de Rosa Parks s’inscrit dans cette continuité historique, contre la ségrégation raciale.

De part et d’autre, il est curieux de constater à quel point les soulèvements populaires du « Black Lives Matter >> ont influé sur le regard et la conscience que certains ont sur les pratiques néocolonialistes actuelles. En Afrique en général, et au Sénégal en particulier, cet élan de contestation populaire est mené par des intellectuels, artistes et hommes politiques qui ont osé remettre en cause certains Paradigmes. Que ce soit sur la question du Franc CFA, de l’intangibilité du droit, des textes constitutionnels, la dénonciation de la pensée décoloniale née il y a un peu plus de 30 ans cède la place aujourd’hui à un mouvement visant cette fois non plus la dénonciation mais bien la destruction du colonialisme encore bien trop réel d’un point de vue économique, politique et social. Ce mouvement nous réserve des surprises, de jour en jour. C’est une véritable révolte des « subalternes » qui ont enfin osé prendre la parole. faudra savoir les écouter; les comprendre et rétablir un dialogue afin d’apaiser des cœurs meurtris. Nous en avons besoin.

BLACK REQUIEM est une invitation au dialogue, pour reconstruire une paix de plus en plus menacée un peu partout à travers les segments de la vie.

* Aliou Ndiaye, Commissaire de l’exposition

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