Expo «Passeurs du Temps» à la galerie Ourrouss : Nicodème Gueho met son art au service de la conscience écologique

Jusqu’au 31 mai 2026, la Galerie Ourrouss de Dakar se mue en un sanctuaire de la conscience écologique. Elle abrite l’exposition « Passeurs du Temps » à travers laquelle le plasticien ivoirien Nicodème Gueho présente une démarche artistique où l’esthétique du portrait croise la rugosité des déchets plastiques. Formé aux Beaux-Arts d’Abidjan, Nicodème Gueho refuse le simple confort du « beau ». Il livre, pour sa première à Dakar, un plaidoyer visuel orienté développement durable. Son travail est une interpellation sur notre rapport à l’environnement et à la société de consommation. Tout part du dessin, base académique qu’il transcende par un engagement radical. Sa matière première ? Le « Boro » (le sac, en langue locale). En utilisant ce terme populaire, l’artiste brise l’élitisme et va chercher ses matériaux là où ils pullulent : caniveaux, décharges et quartiers populaires. Sa démarche s’inscrit dans le courant ivoirien du Vauvau (le « n’importe quoi »). À l’instar des précurseurs de ce mouvement, il ramasse ce que la société délaisse pour lui redonner une dignité artistique. Le résultat repose sur un jeu de distance captivant : de loin, des portraits d’envergure ; de près, une fragmentation de plastique aggloméré. En représentant l’humain à travers ses propres rejets, il attire l’attention sur le fait que nous générons des déchets qui nous survivent. « Un déchet plastique peut durer 400 ans. Nous passons, le plastique reste », rappelait l’artiste lors du vernissage tenu samedi dernier.

Cette rencontre artistique, orchestrée par la commissaire Minielle Tall, se veut un trait d’union entre Abidjan et Dakar. Entrepreneure culturelle, elle a découvert Gueho en 2025 lors de l’Abidjan Art Fair. Pour elle, cette exposition est l’aboutissement d’une « énergie commune » entre deux métropoles partageant les mêmes défis environnementaux. Minielle Tall rappelle que Gueho, bien que diplômé de l’INSAAC et professeur d’arts plastiques, a délibérément choisi le combat plutôt que le confort d’une peinture « de prestige » juste destinée à plaire. Pour la commissaire, c’est le signe d’une mutation profonde : « L’art n’est plus un simple objet de contemplation ; il devient un outil de résistance et de préservation de nos mémoires. L’art contemporain africain a aujourd’hui un rôle civilisationnel majeur à jouer. »

L’exposition est aussi l’occasion d’un hommage vibrant à Joe Ouakam. À travers l’œuvre « La vision du mentor », Gueho salue la mémoire de ce pionnier du recyclage artistique qui donnait, lui aussi, une seconde vie aux objets du quotidien. Grâce à l’accueil de Zeynabou Gueye, directrice de la Galerie Ourrouss, « Passeurs du Temps » ne s’arrête pas à la contemplation. Entre conférences sur la valorisation des déchets et rêves de Biennale, Nicodème Gueho et Minielle Tall prouvent que l’art a le pouvoir de réhabiliter la matière et de transformer durablement notre regard sur ces « boros » qui encombrent nos rues. En marge du vernissage, une conférence a permis d’approfondir la réflexion sur la valorisation des déchets dans les villes africaines de demain. Au demeurant, le projet « Passeurs du Temps » préfigure de futures collaborations, des ateliers de formation et, pourquoi pas, une participation à la prochaine Biennale des Arts de Dakar.

Mohamed Ndjim

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