Ancienne présidente de l’UDES/R et désormais membre fondatrice de Kiiraay, Fatoumata Niang Ba assume sans détour la rupture avec le Pastef. Dans cet entretien, elle récuse la thèse des « frères ennemis », défend le choix du président Diomaye de structurer son propre camp et assure que c’est le bilan de l’action gouvernementale, et non les postures, qui tranchera en 2029.
Vous venez de rejoindre Kiiraay en tant que membre fondatrice. Qu’est-ce qui motive ce choix ?
Ce choix n’est pas un ralliement de circonstance, c’est une conviction. L’UDES/R a toujours défendu l’équité sociale et le renouveau des pratiques publiques, des valeurs qui trouvent un écho direct dans le projet porté par le président Diomaye. Il faut mesurer ce qui s’est joué le 25 juillet dernier, au King Fahd Palace. Ce n’est pas la simple relance d’une coalition électorale, c’est la fusion de 437 partis, mouvements et associations autour d’un projet commun. Et le président a fait un choix fort en prenant lui-même la présidence de cette nouvelle formation, lui qui avait pourtant quitté le secrétariat général de Pastef à son arrivée au pouvoir pour séparer la magistrature suprême de la direction d’un parti. Ce geste dit quelque chose : il assume désormais pleinement de rassembler et de structurer son propre camp. Rejoindre Kiiraay comme membre fondatrice, c’est participer à la construction d’un outil politique cohérent, à la hauteur des attentes des Sénégalais qui ont voté pour la rupture en 2024. On ne regarde pas depuis les gradins quand on peut être sur le terrain.
Ce ralliement intervient dans un contexte particulier, marqué par l’imminence des élections locales de 2027 et l’éventuelle dissolution de l’Assemblée. Comment envisagez-vous l’avenir proche ?
Nous abordons l’avenir avec beaucoup de confiance et d’optimisme. Le contexte électoral ne nous inquiète pas, bien au contraire. Il confirme l’intérêt croissant que suscite Kiiraay sur l’ensemble du territoire. Depuis son lancement, notre parti enregistre une dynamique d’adhésions qui dépasse largement les clivages traditionnels. Des maires, des responsables politiques et des acteurs de premier plan, issus de sensibilités et d’horizons différents, manifestent leur intérêt et rejoignent progressivement notre dynamique. C’est un signal politique particulièrement fort. Cette dynamique n’est évidemment pas le fruit du hasard. Elle s’appuie sur un travail de fond mené par les différentes instances du parti : un travail stratégique, scientifique, mais aussi un important travail de terrain, au plus près des populations et des réalités locales. Nous sommes en train de construire une organisation solide, structurée et capable de porter une véritable ambition nationale. Notre conviction est simple : Kiiraay est en train de devenir une force politique majeure du Sénégal. Et au regard de la dynamique que nous observons aujourd’hui, de l’implantation qui se consolide et des nombreux responsables qui nous rejoignent, nous sommes convaincus que si les Sénégalais étaient appelés aux urnes demain, Kiiraay serait en mesure de réaliser une performance électorale historique et de s’imposer dans un très grand nombre de collectivités territoriales. Nous ne voulons pas seulement participer aux prochaines échéances électorales. Nous voulons les préparer avec méthode, les aborder avec ambition et surtout les gagner. Sur la dissolution, la Constitution est claire : l’article 87 interdit toute dissolution avant l’expiration d’un délai de deux ans après l’installation de la législature, ce qui nous mène à la mi-novembre 2026. Depuis la rupture du 22 mai dernier et l’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée avec 132 voix, le président ne dispose plus d’une majorité parlementaire stable pour dérouler sereinement son action. À situation inédite, réponse institutionnelle prévue par les textes : le chef de l’État a la faculté de solliciter de nouveau le peuple souverain à travers des législatives anticipées. Ce serait l’expression normale du jeu institutionnel, pas un drame, encore moins un coup de force. Ce qui compte, c’est que les populations jugent sur des actes concrets, l’amélioration de leur quotidien, et non sur des postures ou des rapports de force internes à l’hémicycle.
Au-delà de 2027, le président sera probablement candidat à sa propre succession en 2029 face à Ousmane Sonko. Quelle lecture faites-vous de cette confrontation entre « frères ennemis » ?
Je récuse justement cette expression de « frères ennemis », elle appartient à une lecture datée, presque nostalgique d’une alliance qui a vécu et qui s’est officiellement rompue le 22 mai 2026, quand le président a mis fin aux fonctions de son Premier ministre. Depuis, chacun a choisi son terrain : le président a nommé un nouveau chef de gouvernement, Ahmadou Al Aminou Lô, et structuré sa propre formation politique ; Ousmane Sonko a préféré se faire élire à la tête de l’Assemblée nationale, où le Pastef conserve une majorité mécanique. Aujourd’hui, il y a d’un côté un chef de l’État qui gouverne, qui rend des comptes, qui assume les arbitrages difficiles, y compris les plus impopulaires, sur la dette ou sur les subventions ; de l’autre, un Pastef qui, depuis l’hémicycle, peine à sortir de la posture de contestation permanente. En 2029, les Sénégalais ne compareront pas deux trajectoires personnelles ni deux popularités, ils jugeront un bilan de gouvernance face à une rhétorique qui s’essouffle à mesure qu’elle se heurte aux réalités du pouvoir.
Cette rivalité s’est justement invitée dans l’actualité judiciaire : le Conseil constitutionnel vient de rejeter la proposition de loi sur l’encadrement des fonds politiques. Pastef y voit un instrument de « gouvernance opaque ». Qu’en pensez- vous ?
Il faut être précis sur ce qui a été tranché le 25 août dernier. Le Conseil constitutionnel n’a pas dit que les fonds spéciaux échappent à tout contrôle par nature, il a dit que ce texte-là, porté à l’origine par le député Guy Marius Sagna et voté en commission, empiétait sur le domaine réservé de l’exécutif. C’est une différence essentielle que beaucoup de commentateurs ont volontairement ou involontairement gommée. Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô avait d’ailleurs saisi la haute juridiction dès le 18 août, précisément sur ce motif d’empiètement, avant même l’examen en séance plénière prévu le 19. Notre architecture institutionnelle distingue plusieurs niveaux de normes. Au sommet, la Constitution fixe elle-même la frontière entre ce qui relève du domaine de la loi, donc du Parlement, et ce qui relève du pouvoir réglementaire, donc de l’exécutif. Les Sages ont estimé que l’essentiel du dispositif proposé par les députés, portant sur l’engagement, la liquidation, le paiement et le contrôle de ces dépenses, appartenait à cette seconde catégorie. En clair : ce n’est pas à une loi ordinaire de fixer ces règles, mais à une loi organique ou à un texte réglementaire, pris par le pouvoir exécutif. C’est un point de compétence, pas un blanc-seing sur l’opacité. En dessous de la Constitution, il y a la loi de finances, qui vote chaque année les enveloppes fondamentales de la Présidence, de la Primature et de l’Assemblée, sans toujours détailler leur usage. Et en dessous encore, les décrets et arrêtés, qui organisent concrètement la gestion de ces crédits discrétionnaires. C’est précisément ce dernier niveau que le Conseil a réservé à l’exécutif, en écartant l’intervention du Parlement. Il faut aussi resituer ce débat dans son histoire. Ces fonds discrétionnaires ne datent pas de ce régime, ils existent depuis les débuts de notre État. Chaque régime, sous Wade, sous Macky Sall, et maintenant, a été confronté à la même tension : la demande légitime de transparence face à la nécessité, pour l’exécutif, de disposer de marges de manœuvre rapides sur des dossiers sensibles, diplomatiques, sociaux ou sécuritaires, qui ne se prêtent pas toujours à une publicité intégrale. Dire que ce rejet institue une « gouvernance opaque » revient à confondre une question de procédure avec une question de fond.
Cette bataille institutionnelle se joue sur fond de crise économique. Le Sénégal traverse une période difficile qui risque de peser sur le bilan que le président présentera en 2029. Pensez-vous qu’il pourra redresser la barre et rassurer les Sénégalais ?
La crise est réelle, personne ne le nie, et c’est justement la marque d’un dirigeant responsable que de la nommer sans la fuir, contrairement à ceux qui promettaient des miracles immédiats. Le président Diomaye a subi d’une gestion dégradée de l’ancien gouvernement ces deux dernières années, ensuite hérité d’une situation macroéconomique difficile et pose depuis les bases d’un redressement structurel, pas cosmétique, dans le cadre tracé par la Vision Sénégal 2050. D’ici 2029, je crois en sa capacité à transformer la rigueur actuelle en résultats tangibles pour les Sénégalais, parce que le cap est clair et la méthode sérieuse.
Un dernier mot sur votre parcours personnel : vous avez dirigé la Société d’Exploitation du Marché d’Intérêt National et de la Gare des Gros Porteurs (SEMIG SA) d’août 2023 à 2024. Aspirez-vous à de nouvelles fonctions officielles sous ce régime ?
Mon parcours parle pour moi : la présidence du Conseil de surveillance de l’ASEPEX, puis la direction générale de la SEMIG SA, ont été des expériences de gestion exigeantes, au service de l’intérêt général, loin des postures. J’ai aussi eu à coordonner des dynamiques de coalition, avec le sens des responsabilités que cela suppose. Aujourd’hui, mon énergie est tournée vers la consolidation de Kiiraay. Si mes compétences peuvent utilement servir l’État à un autre niveau, je ne me déroberai pas, mais ce n’est pas une ambition personnelle qui guide mon engagement, c’est la conviction que ce pays mérite qu’on s’y investisse pleinement.
Source: Tribune