Lorsque j’ai vu la vidéo de ce professeur de danse traditionnelle chahuté par des internautes sénégalais, j’ai eu mal au cœur et j’ai pensé au défunt Ndey dji reew, Alioune Diagne Mbor. Il me disait : « Abdou Khadre, nous sommes un peuple de complexés. Et ce complexe sera difficile à extirper. Prenons un exemple : celui qui savoure un orchestre de sabar, ou bien qui danse le sabar, on rit de lui, on le traite de bouffon, on l’accuse de tout ce qui est mauvais. Mais quand une guitare s’en mêle, quand des instruments occidentaux accompagnent le tamtam, alors il peut s’en réjouir et danser comme il le veut. Parce qu’on nous a appris que notre sabar est satanique, et que quiconque se laisse tenter par son rythme est un disciple de Satan… »
Hélas, le Ndey dji reew a raison : on nous a appris à nous renier, à nous dénigrer, à nous insulter. On nous a appris à nous haïr depuis des siècles. Et pas seulement le tamtam, symbole par excellence de l’Afrique, de son rythme et de son soleil. Mais bien d’autres choses encore. Déjà, nos femmes se décolorent. Elles mettent des lentilles de contact, portent des chevelures artificielles, des ongles, des cils et des sourcils artificiels. Et le continent africain est identifié à l’enfer, ndeysaan ! Par ceux-là mêmes qui ont mis le feu à notre paradis, pour emprunter à Alpha Blondy sa formule.
Et des jeunes de chez nous jouent les singes dans les rues d’Europe, distribuant des grimaces et tendant honteusement la main comme les pauvres primates des parcs zoologiques. Sourds au cri de révolte de Sembène Ousmane et à la poésie de Mambéty, ils hochent la tête et répètent tout sourire un long chapelet de « merci moussé » et de « y’a bon ». Ils ont certainement oublié que Senghor avait déchiré les rires bananias sur tous les murs de France. Ils ne savent pas que Cheikh Anta avait démantelé tous les mensonges du colonisateur.
Il a raison, le Ndey dji reew : des personnes aussi âgées que le monsieur en question jouent et dansent presque les mêmes pas que lui, sur le même tempo, mais dans des orchestres modernes, avec des tamtams anoblis par des instruments occidentaux. Il faut le dire : ce métissage est salutaire, car c’est dans le dialogue des cultures et le respect de la diversité que se dessine l’avenir de l’humanité. Et cette ouverture dans le domaine musical comme ailleurs a valu à notre peuple des performances mémorables qui font notre fierté, avec notamment Youssou Ndour, Baba Maal et le groupe Daara J.
Hélas, il existe toujours des gens qui pensent qu’on peut danser au son du saxophone français, qu’on peut danser au rythme de la batterie américaine, qu’on peut aussi danser au rythme du tabala arabe. Mais le sabar africain, le sabar seul, le sabar tout nu, le sabar magique de Lama Bouna Mbass dialoguant avec le lutteur-poète légendaire de Diender, le sabar fier de Vieux Sing Faye célébrant les dignitaires du Cap Vert, le sabar fort de Doudou Ndiaye Coumba Rose qui a fait le tour du monde, c’est haram ! Trois fois haram ! Parce que le sabar parle, chante, rit et s’esclaffe ? Parce que le sabar rappelle les fiers guerriers qui ont préféré la mort à la soumission ? Parce que le sabar réveille le sang ceddo ?
Heureusement pour le professeur, il a dansé sur une vocalise. Il n’a pas fait s’envoler ses babouches et décollé comme Abdou Baba Ly, dissipateur de l’esprit de lourdeur caractéristique de son époque. Il n’a pas virevolté, il n’a pas pirouetté, il n’a pas tourbillonné comme Koura Thiaw dont le coup de colère contre l’exploitation des personnels de maison retentit encore dans nos oreilles. Ah, s’il avait dansé au rythme réel des tambours ! Ah, si les tamtams avaient été accompagnés par les tamas si taquins et les taasukats si espiègles ! Il aurait alors été directement traîné en enfer !
Mais qu’il s’en fiche de l’enfer des ignorants, de l’enfer des méchants ! Qu’il s’en fiche de l’enfer des cœurs minuscules, des âmes fumeuses ou en flammes ! Et qu’il danse ! Danse, professeur ! Danse ! Martèle le sol de tes pas légers, comme le fait si bien la prêtresse Bineta Ndir au tuuru annuel de Mame Ndiaré Ndieuw à Yoffi Guedj à Ndakaarou ! Saute par-delà les mers, par-delà les frontières, plus haut que toutes les chaînes, plus haut que toutes les haines ! Réapprends la joie de vivre à ce monde en souffrance !
Abdou Khadre Gaye, écrivain, président de l’EMAD
Dakar, samedi 7 novembre 2026