​ Cinéma au Sénégal : Et si nous passions aux actes… (Par Clarence T. Delgado)

La dernière grand-messe en date, l’Atelier d’orientation pour l’élaboration du plan stratégique de développement du cinéma de l’audiovisuel et de la création numérique, s’est tenue les 10, 11 et 12 février 2026. Une de plus comme dirait l’autre. Entre séminaires de haut niveau et symposiums thématiques, la politique culturelle sénégalaise semble prisonnière d’une « colloque-mania » stérile. Tandis que les discours célèbrent le génie créatif sénégalais, des dossiers cruciaux comme celui de la « Copie privée » ou la création d’un véritable Centre National du Cinéma s’enlisent, privant le secteur d’une architecture institutionnelle essentielle pour son développement et son rayonnement.

On entend dire que tout cela existe sur papier. Mais alors, qu’attend-on pour les sortir des tiroirs et les matérialiser ?

Un secteur à fort potentiel… mais structurellement fragile

Depuis le président-poète Léopold Sédar Senghor, la culture est devenue une vitrine diplomatique de premier plan au Sénégal. Mais aujourd’hui, force est de constater que derrière les rideaux de velours des salles de conférence, l’état des lieux fait ressortir l’absence d’une architecture institutionnelle intégrée, qui plombe définitivement l’évolution du secteur.

​L’exemple le plus flagrant de ce surplace est le projet de la Rémunération pour Copie Privée (RCP). Pour rappel, la RCP repose sur le mécanisme de l’exception pour copie privée. Pourtant, nous en bénéficions tous et elle fait partie de notre quotidien. 

Plus concrètement, la rémunération pour copie privée permet, par exemple, de copier notre film préféré sur notre box, d’enregistrer notre musique ou nos images favorites sur notre smartphone, de lire nos livres sur notre tablette. En contrepartie, les fabricants (ou importateurs) de ces supports de stockage versent une rémunération pour les auteurs, artistes, éditeurs et producteurs des œuvres qui sont ainsi dupliquées.

Cette rémunération compense le préjudice subi par les auteurs, artistes, éditeurs et producteurs du manque à gagner résultant de cette utilisation massive et gratuite de leurs œuvres.

Et ça marche partout à travers le monde ! Les résultats parlent d’eux-mêmes : au Burkina Faso, par exemple, la rémunération pour copie privée est une source de revenus croissante pour les créateurs, gérée par le Bureau Burkinabè du Droit d’Auteur (BBDA). En août 2025, le montant total des droits (dont la copie privée) à répartir, atteignait 1,364 milliard FCfa, en hausse de 9,3% par rapport à l’année précédente, bénéficiant à des dizaines de milliers d’ayants-droit.

Prévu au Sénégal par la loi n°2008-09 sur le droit d’auteur et les droits voisins de 2008, ce mécanisme — qui ne coûte rien à l’État — reste bloqué au stade du décret. Pourtant, dans un communiqué parvenu le jeudi 22 janvier 2026 à l’APS, « la SODAV se réjoui(ssait)t vivement des instructions claires et fermes données par Son Excellence le président de la République lors du Conseil des ministres du mercredi 21 janvier 2026, concernant la protection des artistes et la valorisation effective de leurs droits, notamment par la mise en œuvre de la rémunération pour copie privée ».

Selon toujours ledit document, cette orientation était partie pour marquer un tournant « historique » dans la reconnaissance et la protection des droits des créateurs, auteurs, interprètes et producteurs du Sénégal.

Toutefois, la SODAV ne manquait pas de rappeler également que l’application effective du mécanisme de rémunération pour copie privée, demeurait « juridiquement tributaire » de la signature du décret d’application par le président de la République, « dernière étape administrative indispensable à l’entrée en vigueur opérationnelle du dispositif ».

L’absence d’une institution centrale de régulation, le maillon manquant

Dans le sillage des manquements, l’absence d’une institution centrale de régulation, à l’image des grands modèles internationaux, laisse le secteur sans boussole.

Déjà, à la fin des années 60, le réalisateur et écrivain Paulin Soumanou Vieyra mentionne à la fin de son livre « Le cinéma et l’Afrique », l’existence d’un projet de décret portant organisation et fonctionnement de l’Office National du Cinéma », un établissement public à caractère industriel et commercial, doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière.

Office qui n’a jamais vu le jour, de même que la Cité du Cinéma du Président Wade. Miroir aux alouettes que tout ceci ! Pour les infrastructures, rampe de lancement d’une nouvelle dynamique cinématographique et audiovisuelle, nous sommes contraints d’être Saint Thomas d’Aquin, de ne croire que ce que nos yeux ont vu et bien vu, car au pays de la Téranga, la palabre est reine et le discours, roi…

Face à l’émiettement des initiatives, au déficit de structuration de la chaîne de valeur (écriture, production, diffusion, exploitation) et à l’inefficacité des modes de financement existants, l’idée d’un Centre National du Cinéma (CNC), sous la tutelle du ministère de la Culture, fait sens. Ce modèle, qui a fait ses preuves en France depuis 1946, n’est pas une simple administration de plus, mais un véritable organe de pilotage paritaire.

​La force d’un tel centre réside dans sa capacité à fédérer :

​Une implication directe des acteurs : Producteurs, réalisateurs et exploitants ne sont plus de simples spectateurs des décisions ministérielles, mais des partenaires intégrés à la gouvernance.

​Une autonomie de gestion : En centralisant les fonds (comme la copie privée ou les taxes sur les entrées), le CNC garantit une redistribution transparente et pérenne, indépendante des fluctuations du budget général de l’État.

​« On ne construit pas une industrie avec des discours de clôture, mais avec des structures pérennes. Le CNC serait le bras armé qui manque aujourd’hui au cinéma sénégalais, pour passer de l’artisanat à l’industrie », confie ce réalisateur dakarois.

Le CNC comme levier de passage de l’artisanat à l’industrie

​Le blocage de la copie privée illustre parfaitement pourquoi ce Centre National est nécessaire. Inscrite dans la Loi n° 2008-08, cette redevance sur les supports numériques (smartphones, tablettes) pourrait générer des milliards de francs Cfa pour la création et la protection sociale des artistes.

​Aujourd’hui, ce dossier erre entre les ministères. Un Centre National dédié aurait pour mission régalienne, de porter ces décrets et de s’assurer de leur application, protégeant ainsi la souveraineté culturelle du pays face au lobby des importateurs et à l’inertie administrative.

​Le Sénégal dispose déjà du FOPICA, mais un fonds sans institution structurante, reste un outil inefficace. La création d’un Centre National permettrait de coordonner l’aide à l’écriture, à la production, à la post production et à la naissance de nouveaux genres, mais aussi — et surtout — à la diffusion et à l’exploitation, des maillons souvent oubliés lors des colloques.

​Si le modèle français de « l’exception culturelle » est cité en exemple, c’est parce qu’il repose sur un dialogue constant entre l’État et les professionnels. Parce qu’il fonctionne. Pour le Sénégal, le défi n’est plus d’imaginer le futur du cinéma lors d’un énième séminaire, mais de signer enfin l’acte de naissance de son institution souveraine de régulation.

Il urge, ici et maintenant, d’opérationnaliser la RCP avec la signature du décret d’application ; de jeter les bases de ce qui préfigurera le CNC version sénégalaise ; de structurer la gouvernance sectorielle pour une concertation permanente État/Professionnels et une meilleure coordination des dispositifs existants (FOPICA, SODAV…).

Ce qui nous permettra de passer de la diplomatie culturelle à une véritable économie de la culture.

Clarence T. Delgado

Réalisateur sénégalais

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