Cheikh Issa Sall : le retour aux affaires ne doit pas être un procès en indignité (Par Félix Nzalé)

Le retour de Cheikh Issa Sall aux affaires publiques dans les fonctions de Directeur général de l’Agence de construction des bâtiments et édifices publics (ACBEP), suscite naturellement des réactions. Dans un pays où les nominations administratives sont souvent scrutées à travers le prisme des appartenances politiques, certains pourraient être tentés de considérer ce retour comme une faveur, voire comme une réhabilitation à laquelle il faudrait s’opposer par principe.

Ce serait pourtant une mauvaise manière de poser le débat. On peut ne pas partager les choix politiques de Cheikh Issa Sall. On peut avoir critiqué certaines de ses positions ou certaines de ses décisions. On peut même avoir été un adversaire politique de l’homme. Mais cela ne devrait jamais conduire à lui dénier, par principe, le droit de servir à nouveau l’État.

La politique ne devrait pas fonctionner comme une machine à fabriquer des exclus définitifs. Une responsabilité publique ne constitue ni un titre de propriété, ni une condamnation à perpétuité. Les hommes passent par différentes étapes de leur parcours, connaissent des périodes de retrait, d’opposition, de succès ou d’échec. Ce qui compte, au bout du compte, c’est leur capacité à mettre leur expérience au service de l’intérêt général.

Désaccord politique ne rime pas avec disqualification personnelle

Le Sénégal a besoin de sortir d’une culture politique où chaque changement de majorité s’accompagne parfois d’une volonté de transformer les anciens responsables en parias. Il faut pouvoir reconnaître une compétence chez quelqu’un que l’on ne soutient pas politiquement. Il faut pouvoir saluer une expérience administrative sans pour autant adhérer à toutes les convictions de celui qui la possède. C’est précisément cela, la maturité démocratique.

Cheikh Issa Sall a occupé des responsabilités politiques et locales importantes. Son parcours, qu’on l’apprécie ou qu’on le critique, lui a permis d’acquérir une connaissance du fonctionnement des collectivités, de l’administration et des réalités du terrain. Son expérience ne disparaît pas simplement parce que les rapports de force politiques ont changé.

Le juger sur son travail dans sa nouvelle fonction est donc plus juste que de le condamner avant même qu’il ait commencé. La vraie question est celle-ci : que fera-t-il de cette nouvelle responsabilité ?

Il ne s’agit évidemment pas de demander un blanc-seing. Le retour aux affaires ne doit donner lieu ni à un culte de la personnalité ni à une indulgence automatique. Au contraire, une nouvelle responsabilité publique doit entraîner davantage d’exigence. Cheikh Issa Sall devra être évalué sur ses résultats, sa gestion, sa rigueur, son respect des règles, sa capacité à travailler avec tous et, surtout, sur sa faculté à placer l’intérêt général au-dessus des considérations partisanes.

Voilà le véritable contrat moral. S’il réussit, il faudra avoir l’honnêteté de le reconnaître. S’il échoue, il faudra avoir le courage de le critiquer. Et s’il commet des fautes, il devra naturellement en répondre comme tout responsable public. Mais avant tout cela, il faut lui laisser la possibilité de faire ses preuves.

Pour une république adulte

 Cela dit, il y a quelque chose de dangereux à installer durablement dans le débat public l’idée que certains citoyens seraient définitivement disqualifiés parce qu’ils ont appartenu à tel camp, soutenu telle personne ou exercé telle responsabilité sous une ancienne majorité. Une République ne devrait pas avoir d’« indésirables » politiques. Elle doit avoir des citoyens, des responsables, des opposants, des anciens responsables et des responsables en exercice. Certains auront fait de bonnes choses, d’autres auront commis des erreurs. Certains auront changé de position. D’autres auront évolué avec les circonstances. Mais tous doivent rester soumis à la même règle, c’est à dire le jugement sur les actes et non la condamnation par l’étiquette.

Le Sénégal gagnerait beaucoup à remplacer la vengeance politique par l’évaluation, la stigmatisation par le débat et le procès d’intention par l’exigence de résultats. Le retour de Cheikh Issa Sall peut donc être regardé sous cet angle : non pas comme le retour d’un « indésirable », mais comme celui d’un acteur public à qui l’on confie à nouveau une responsabilité. A lui désormais de démontrer qu’il mérite cette confiance. Et à nous, citoyens, journalistes et acteurs politiques, de faire ce que la démocratie exige ; c’est-à-dire ne pas applaudir aveuglément, ne pas condamner aveuglément. Mais regarder, contrôler et juger sur pièces.

C’est ainsi que l’on construit une République adulte.

 

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