Dire dans l’absurde que la fortune du milliardaire américain Elon Musk représente soixante-six (66) fois le budgget annuel actuel de l’État du Sénégal est une réalité qui donne le vertige. Cette fortune, estimée à environ 864 milliards de dollars, représente aussi plus de vingt fois le PIB annuel actuel du Sénégal, évalué autour de 37 milliards de dollars.
Mais une autre comparaison est encore plus frappante. Les principales entreprises de l’empire Musk (Tesla, SpaceX, X et autres activités) emploieraient au total environ 160 000 personnes dans le monde. Dans le même temps, le secteur privé formel sénégalais compterait environ 342 000 salariés, auxquels s’ajouteraient près de 185 000 agents de la fonction publique, soit environ 527 000 emplois formels au total. Autrement dit, les effectifs mondiaux des entreprises de Musk représentent à eux seuls près de 30 % de l’ensemble de l’emploi formel sénégalais.
Il est vrai que comparaison n’est pas raison. Ces chiffres ne signifient évidemment pas que Musk « vaut » un pays, ni que ses entreprises constituent un modèle directement transposable au Sénégal. Ils illustrent une réalité beaucoup plus profonde : la capacité de certaines entreprises à concentrer capital, technologie, innovation et talents pour créer de la valeur à l’échelle mondiale.
C’est là que se trouve la véritable question pour le Sénégal : comment passer d’une économie qui recherche principalement des financements à une économie qui crée massivement de la valeur ? Pour y parvenir, il faut changer de logiciel.
Sortir des sentiers battus
Pendant longtemps, le développement a été pensé autour des infrastructures, des ressources naturelles et de la dépense publique. Ces leviers restent indispensables, mais ils ne suffisent plus. Le véritable saut qualitatif consiste à transformer chaque investissement en moteur de création de valeur.
Une route doit rapprocher les producteurs des marchés. Un port doit générer une industrie et des services logistiques. Un aéroport doit devenir une plateforme de commerce, de transport et de services. Une université doit produire des compétences, de la recherche et des entreprises. Il ne faut donc plus penser en infrastructures isolées, mais en écosystèmes économiques intégrés.
Gagner la bataille des chaînes logistiques
Le Sénégal dispose d’un avantage géographique exceptionnel. Dakar, l’AIBD, le futur port de Ndayane, le port de Bargny-Sendou, les ports régionaux, les corridors et les zones économiques peuvent faire de notre pays une véritable plateforme logistique de l’Afrique de l’Ouest.
Mais construire des infrastructures ne suffit pas. Il faut maîtriser les chaînes qui les relient : transport, stockage, manutention, douanes, numérique, distribution et financement.
Dans une économie mondialisée, chaque heure gagnée, chaque kilomètre économisé et chaque procédure simplifiée constituent un avantage compétitif.
La logistique doit donc être considérée non comme une simple activité d’accompagnement, mais comme une véritable industrie créatrice de richesse et d’emplois.
Faire du capital humain notre première infrastructure
Le capital humain doit être placé au même niveau de priorité stratégique que les infrastructures physiques. Aucune transformation durable ne sera possible sans une révolution des compétences.
Le Sénégal doit former moins pour le diplôme et davantage pour la compétence, l’emploi et l’innovation. Numérique, intelligence artificielle, industrie, maintenance, agriculture moderne, énergie, logistique, ingénierie : les métiers d’aujourd’hui et de demain exigent des profils capables d’apprendre, d’innover et de produire. Notre première infrastructure stratégique n’est ni le béton ni l’acier : c’est le cerveau de nos jeunes.
Décentraliser pour produire avec efficience
Il faut également changer notre conception de la décentralisation. Une décentralisation efficiente ne consiste pas simplement à transférer des compétences administratives. Elle doit permettre aux territoires de devenir des pôles économiques à part entière.
Chaque commune et chaque département doivent pouvoir identifier leurs avantages comparatifs, attirer les investissements adaptés et construire leur propre écosystème de développement.
C’est dans cet esprit qu’il faut accélérer la mise en œuvre des recommandations de l’Acte IV de la décentralisation, afin de faire évoluer le Sénégal d’une décentralisation essentiellement administrative vers une décentralisation productive, fondée sur la responsabilité, la performance et la création de valeur dans les territoires.
Faire plus, mieux et plus vite avec moins
Le mot d’ordre est désormais partout : faire mieux avec moins. Dans un contexte budgétaire contraint, le pays ne pourra pas répondre à tous ses besoins par davantage de dépenses publiques.
Il faudra apprendre à faire plus, mieux et plus vite avec moins. Cela passe par la digitalisation, la simplification administrative, l’évaluation des politiques publiques, la réduction des coûts logistiques, la mutualisation des infrastructures et des partenariats intelligents avec le secteur privé.
Le financement est important. Mais la productivité du financement l’est davantage.
Chaque franc investi doit produire le maximum d’effets économiques et sociaux.
Le véritable défi : enrichir le sénégal et les sénégalais
La comparaison avec Elon Musk doit donc être prise comme un électrochoc intellectuel, et non comme une fascination pour la réussite d’un milliardaire. Elle nous rappelle une chose essentielle : la richesse du XXIᵉ siècle se construit de plus en plus par l’innovation, l’organisation, la technologie, le capital humain et la capacité à changer d’échelle.
Le Sénégal n’a peut-être pas les moyens financiers des grandes puissances. Il peut en revanche devenir plus agile, plus innovant, mieux organisé et plus productif. La rupture est là : innover plutôt que reproduire ; transformer plutôt qu’exporter brut ; maîtriser les chaînes logistiques plutôt que seulement construire des infrastructures ; former pour les métiers de demain ; responsabiliser les territoires ; créer davantage de valeur avec chaque franc investi.
Le véritable défi n’est donc pas seulement de financer le développement du Sénégal.
C’est d’enrichir le Sénégal et les Sénégalais.
Notre pays ne doit pas seulement chercher les moyens de financer son développement. Il doit apprendre à produire les conditions de son accélération.
C’est en sortant des sentiers battus (par l’innovation, la maîtrise des chaînes logistiques, le capital humain et une décentralisation efficiente) que nous pourrons véritablement changer d’échelle et construire une prospérité durable.
Le challenge du changement d’échelle est largement à portée du Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye si chacun s’y met au nom du patriotisme républicain qui transcende les clivages et les égos.
Par Mamadou NDIONE
Économiste-logisticien
Maire de DIASS