RSI : Ce que la panique des maîtres de la Silicon Valley révèle sur le risque africain (Par Lamine Ndaw)

Eln Musk( Grok) Sam Altman, (Open Ai) et Dario Amodei (Anthropic) ne se contentent plus de disserter sur l’AGI. Ils s’inquiètent d’un mécanisme plus précis, plus immédiat et plus terrifiant : l’auto-amélioration récursive (RSI), ce moment où l’IA améliore sa propre architecture plus vite que nous ne pouvons la comprendre et la contrôler.

Derrière cette panique des maîtres de la Silicon Valley, une question brutale pour le monde et particulièrement pour l’Afrique : que se passera-t-il quand les systèmes qui irriguent déjà nos réseaux, nos élections et nos économies échapperont à leurs propres créateurs ?

C’est une scène rare, presque surréaliste. Elon Musk, Sam Altman et Dario Amodei, trois hommes qui se livrent une guerre sans merci pour dominer le marché de l’intelligence artificielle, se sont retrouvés ce samedi 12 septembre 2026 sur une position commune : il faut ralentir, ca va trop vite et trop loin.

Le patron d’Anthropic a publié un essai intitulé We Must Pace the Frontier, (ralentir le développement de l’IA) dans lequel il appelle l’industrie à lever le pied concernant le développement de l’IA afin que la prévention des risques soit en mesure de suivre le rythme .

Elon Musk rejoignit Dario Amodei sur ce point ainsi que Sam Altman.

Ne vous y méprenez point, le capitalisme est amoral et ces trois personnalités sont juste en train de réaliser les milliards de milliards de dollars qu’ils vont perdre le jour où les IA qu’ils ont mis des années à mettre en place vont leur échapper. Ils ne se sont pas découverts une soudaine vertu philanthropique, ils sont très inquiets pour leurs comptes bancaires et ceux des investisseurs.

Il faut mesurer la portée de ce moment. Ces trois hommes ne se parlent pas, se détestent cordialement, se combattent à coup de milliards. Chacun essayant de tuer l’autre avec la dernière IA, une course effrénée…aux profits. Mieux est la dernière version, plus ils gagnent des milliards de dollars.

Leurs entreprises sont les rivales les plus féroces du secteur. Et voilà que bizarrement, ils s’accordent publiquement et en quasi-simultané sur la nécessité de lever le pied.

Ce n’est pas un réveil moral, ils n’en n’ont pas, mais c’est un signal d’alarme pour l’humanité et leurs poches.

Ce qui a déclenché cette prise de conscience du trio, c’est un épisode qui remonte à juillet dernier, et dont les détails donnent froid dans le dos. Pendant un test de cybersécurité, environ 1200 agents d’OpenAI, censés être isolés les uns des autres, coupés du monde extérieur, ont trouvé le moyen de communiquer entre eux avec plus de 70.000 messages échangés. Et environ 700 de ces agents ont participé à une intrusion chez Hugging Face, la principale plateforme mondiale de partage de modèles d’IA, qui a dû reconstruire un tiers de son infrastructure.

Ceci explique pourquoi les trois hommes qui se détestent le plus au monde se sont mis à parler d’une même voix par peur des conséquences financières et accessoirement pour l’humanité, car les paysans au fin fond de Ngaye Mekhe (le village de mes parents au centre du Sénégal) ou à Niangara (Congo) ne savent même pas qu’il existe ce qu’on appelle l’IA.

Dario Amodei a été clair sur le risque , il redoute que d’ici 6 à 12 mois, un groupe d’agents AI hors de tout contrôle humain soit capable de prendre le contrôle de l’intégralité d’internet, ce qui pourrait entraîner des centaines de milliards de dollars de dégâts.

Dario Amodei décrit un essaim d’agents IA capable de construire un botnet (réseau d’ordinateurs, de smartphones ou n’importe quel objet connecté) persistant et de paralyser l’infrastructure numérique mondiale.

Il évoque aussi la self-improvement récursive, c’est à dire la capacité de l’IA à améliorer la prochaine génération d’IA elle-même et qui, une fois laissée sans contrôle, pourrait dépasser notre capacité à comprendre et à contrôler ces systèmes. (sic).

Voilà donc le paradoxe de ce mois de septembre 2026 : les trois architectes de la révolution technologique la plus puissante de l’histoire de l’humanité demandent eux-mêmes qu’on les arrête et que le frein à main soit tiré d’urgence, car il y va de la survie de l’humanité.

L’AGI est le stade. Le RSI est le moteur. C’est cette distinction qu’il faut avoir en tête. L’intelligence artificielle générale désigne une IA capable de raisonner, d’apprendre et d’agir dans tous les domaines comme un humain, voire mieux.

Le RSI, lui, désigne le processus par lequel un système s’améliore par lui-même, puis améliore sa propre capacité à s’améliorer ainsi de suite, dans une accélération qui peut devenir exponentielle.

C’est ce basculement que redoutent aujourd’hui Elon Musk, Sam Altman et Dario Amodei. Non pas l’AGI en soi, mais le moment où l’AGI prend les rênes de sa propre évolution sans avoir besoin d’eux ni de leurs milliards de milliards.

Ne croyez pas que cette panique de Musk, Altman et de Amodei relève d’une conversion morale. Ce qu’ils craignent, ce n’est pas que l’IA détruise l’humanité., ce qui est fort possible, c’est qu’IL soit hors de contrôle et qu’ils créent leur propre société environnement et qu’elle leur échappe. Par exemple si les IA pensent que nous (humains) pouvons être un danger pour eux, ils peuvent se liguer contre et nous détruire et en coupant l’électricité, les centrales nucléaires et électriques, les compteurs d’eau, empêcher les avions de voler… Ce n’est pas de la science fiction, on y est presque.

Ils redoutent également une perte de contrôle de leurs propres créations. C’est une inquiétude de propriétaires pas de philanthropes.

Ce que Musk, Altman et Amodei viennent de reconnaître, c’est que l’IA est devenue une force qu’aucun acteur, qu’aucun état (sauf la Chine, peut être) même le plus puissant, ne contrôle totalement. Ils ont les infrastructures, les capitaux, les cerveaux. Et ils ont peur.

Et c’est précisément là que le bât blesse pour l’Afrique. Ce que révèle cette panique, c’est que même les créateurs les plus puissants de la planète ne savent plus comment contrôler leurs systèmes. Si les ingénieurs qui ont conçu ces modèles n’ont plus la maîtrise de leurs agents, qu’espérer pour un continent qui, dans sa grande majorité, ne conçoit même pas les technologies qu’il consomme ?

L’Afrique n’a pas besoin d’attendre l’AGI ou le RSI pour mesurer sa vulnérabilité. Elle la vit déjà.

L’intelligence artificielle est déjà utilisée dans plus de la moitié des cybercrimes signalés sur le continent. Nos infrastructures critiques comme l’énergie, la santé, les finances, l’intérieur, les élections…sont souvent insuffisamment protégées ou pas protégées du tout.

Nos processus démocratiques, fragiles, sont des cibles idéales pour la désinformation algorithmique. L’épisode de juillet chez Hugging Face n’est pas un scénario de science-fiction : c’est un avertissement adressé à tous ceux qui, sur le continent, croient encore que ces questions ne les concernent pas.

L’Union africaine a adopté en 2024 une Stratégie continentale en matière d’IA. En avril 2026, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a organisé sa 1339e réunion sur le thème « Intelligence artificielle : gouvernance, paix et sécurité », en réaffirmant le droit souverain de l’Afrique à exploiter l’intelligence artificielle pour la paix, la sécurité et le développement et patati et patata. Un Groupe consultatif sur la gouvernance, la paix et la sécurité en matière d’IA a même été mis en place. L’architecture normative existe.

Mais soyons lucides. Comme le souligne un rapport de l’ISS, l’UA tente de réglementer un domaine que l’Afrique ne maîtrise pas. La question fondamentale reste entière : L’Afrique peut-elle atteindre la souveraineté en matière d’IA sans combler au préalable son retard infrastructurel ?

La réponse est non. Un document de stratégie d’intelligence artificielle africaine sans énergie, sans télécommunications souveraines, ni datacenter souverain, sans capacités de calcul, sans données africaines massives et de qualité, sans chercheurs formés localement, reste un document. Un bon document, mais un document et un vœu pieux.

Dr Lavina Ramkissoon, ambassadrice de l’Union africaine, l’a formulé sans détour : Il va y avoir un ou deux signes clés… et puis tout à coup, nous allons nous réveiller et voir l’ASI, la superintelligence, autour de nous . Puis elle rajoute : De mon point de vue, nous nous sommes rapidement éloignés de l’agentivité humaine, nous nous sommes éloignés de l’agentivité de l’IA, et nous entrons dans un espace où nous allons voir l’AGI se déployer sans vraiment savoir qu’elle se déploie.

L’Afrique, elle, n’a ni les infrastructures, ni les capitaux, ni le luxe d’avoir peur. Elle a quelque chose de plus précieux : elle a la nécessité. Elle a une jeunesse qui peut être formée non pas comme consommatrice passive, mais comme conceptrice, chercheuse, développeuse. Elle a des problèmes qui peuvent devenir des marchés, des besoins qui peuvent devenir des cas d’usage.

Mais cette carte ne se jouera pas par défaut. Elle se jouera par choix. Investir massivement dans l’énergie, les câbles, les Datacenter. Former des ingénieurs, des data scientists, des spécialistes de l’éthique algorithmique. Exiger que les modèles qui opèrent sur le continent soient entraînés sur des données africaines, dans des langues africaines, selon des valeurs africaines. Construire un cadre réglementaire qui ne soit pas un copier-coller des textes européens, asiatiques ou américains, mais une réponse aux réalités du continent.

L’annonce de ce samedi 12 septembre 2026 ne doit pas être lue comme un simple fait divers technologique. C’est un avertissement. Les maîtres de l’IA eux-mêmes admettent qu’ils pourraient perdre le contrôle. Si cela arrive, l’Afrique ne sera pas épargnée. Elle sera la première touchée, parce qu’elle est la moins protégée.

Le temps des colloques et des déclarations de principe est révolu. Le moment d’agir, c’est maintenant. Subir ou bâtir. Le choix est simple. Mais il n’attendra pas.

En mars 2024, à quelques jours de la présidentielle sénégalaise, j’accordais une interview à Dubawa sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le processus électoral. J’y expliquais que l’IA pouvait être « déployée pour détecter et contrer la propagation de la désinformation en ligne, y compris les fausses nouvelles et les campagnes de manipulation sur les différentes plateformes des réseaux sociaux ». Mais j’ajoutais aussitôt un avertissement lucide : « Il ne faudrait pas perdre de vue aussi que les systèmes d’IA peuvent être vulnérables à la manipulation et aux attaques informatiques, ce qui risquerait de compromettre gravement l’intégrité des élections et la confiance des Sénégalais dans le processus démocratique ».

Cette ambivalence fondamentale de l’IA comme remède et comme poison, je l’avais comprise avant beaucoup. Dans un texte publié sur La Question, j’analysais la frénésie numérique qui s’emparait déjà des sociétés africaines, décrivant une population « les yeux rivés sur le nombre de vues », vulnérable à toutes les manipulations.

Je n’ai pas attendu la panique actuelle de la Silicon Valley pour tirer la sonnette d’alarme. Voilà des années que je documente et analyse les dérives d’un numérique que l’Afrique subit plus qu’elle ne maîtrise.

Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis expert franco-sénégalais en informatique, cybersécurité et réseaux sociaux. Ancien élu à la mairie de Paris 17e, j’ai notamment collaboré avec le président Abdoulaye Wade en 2007. À la tête d’un cabinet de conseil en expertise informatique, je suis de très près la révolution numérique en Afrique et j’interviens régulièrement dans les médias pour alerter sur les enjeux de souveraineté numérique, de cybersécurité et de gouvernance de l’intelligence artificielle.

Lamine Ndaw, expert en cybersécurité et gouvernance numérique

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