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Serigne Mountakha : un leadership qui transcende les confessions religieuses (Pape Sadio Thiam)

Chaque époque a ses problèmes et par conséquent ses solutions. La recherche et la mise en œuvre de ces solutions font toujours émerger des personnalités en qui ses contemporains reconnaissent une autorité. Le propre de l’autorité, c’est qu’elle est comme une grâce dont est couvert par les autres : on ne demande pas à avoir de l’autorité on en est investi de l’extérieur. C’est cela le vrai leadership : la noblesse de caractère, l’exemplarité, la générosité, le souci constant du salut de l’homme, font qu’on a une personnalité qui suscite l’enthousiasme et l’admiration. Dans le cas de Serigne Mountakha Mbacké, son aura sans frontière correspond à une demande sociale et historique : une autorité qui transcende les frontières internes du spirituel ainsi que celles entre ce spirituel et le temporel. Depuis son avènement à la tête de la communauté mouride, Serigne Mountakha ne cesse de montrer qu’il est au-dessus des partis, des confessions religieuses : son action transcende sa communauté parce qu’elle s’inscrit dans des valeurs universelles.

La force d’un vrai leader réside dans un magnétisme à la fois intellectuel, moral et physique : Serigne Mountakha fait partie de ces hommes qu’on ne peut ne pas aimer, ceux qui sont difficilement détestables. Il est prêté à Lionel Jospin cette sagesse selon laquelle le leadership ne se proclame pas, elle se constate. Tous ceux qui connaissent Serigne Mountakha sont d’abord frappés par sa modestie : seuls une observation et un sens aigu de l’analyse peuvent permettre d’avoir un aperçu de l’immensité de ses connaissances. Il est capable de tenir un discours également accessible au plus savant comme à l’ignorant. L’ésotérisme outrancier est mauvais ami de la science surtout pour un guide qui doit élever à la spiritualité plusieurs millions de fidèles. La spécificité du leadership inoxydable de Serigne Mountakha, c’est qu’il montre la possibilité de la marche en marchant. Très ancré dans les sciences religieuses, Serigne Mountakha n’en demeure pas moins l’homme de son temps, un patriarche très ouvert sur la modernité.

Fidèle aux enseignements de Xadimu Rassul, Serigne Mountakha privilégie l’action, la pratique exemplaire sur la théorie. Ce que les discours peinent à enseigner, l’exemple pratique l’explique de façon pédagogique. Les notions de solidarité, de résilience en cas de crise, de foi en Dieu quelle que soit la circonstance, celle de culte du travail comme facteur de libération et de purification de l’âme, etc., sont traduites en actes par la vie de Serigne Mountakha. Un leader doit inspirer les masses en leur inculquant la foi en l’avenir, il éclaire la voie sur laquelle doivent marcher avec assurance les peuples. C’est dans ce sens que Serigne Mountakha a très tôt compris que la covid 19 ne devrait pas seulement être perçue et gérée comme une maladie, une pandémie, mais qu’elle nécessite une approche multiforme mobilisant des ressources à la fois scientifiques, économiques, morales et religieuses. La pandémie affecte le corps social dans son entièreté, elle ne saurait donc être l’affaire de seuls médecins : « corona ne décidera pas » avait-il dit ! L’histoire lui a donné raison, car ce serait une erreur aux conséquences insondables que de baisser les bras, de s’en remettre uniquement à une solution médicale. Serigne Mountakha a montré que s’en remettre à Dieu ne saurait signifier faire preuve de piétisme inhibiteur : c’est en entreprenant des choses, en s’efforçant à sortir du creux de la vague, qu’on donne aux prières adressées à Dieu la force d’être exaucées.

Les grands peuples ont tout le tempe relevé la tête à l’occasion des grandes crises. La communauté mouride en a donné l’exemple durant les années qui ont précédé la seconde guerre mondiale et pendant les années d’après. Alors que tout le monde souffrait d’une crise multiforme jamais connue, les travaux de la grande mosquée ont commencé, même s’ils ont dû être suspendus momentanément pour soulager les populations et permettre à la communauté de souffler un peu. Serigne Mountakha s’inscrit donc dans la trajectoire de ses illustres prédécesseurs avec la différence que son autorité dépasse largement la cadre purement confrérique. Dans une parfaite compréhension de ce que doit être le contre-pouvoir dans notre pays, le Khalife n’hésite pas jouer son rôle de médiateur de l’ombre pour éviter l’implosion de la société. Il y a, en effet, une forme de contre-pouvoir que la société sénégalaise, au regard de son histoire et de sa culture, a inventée et qui, non seulement marche, mais contribue efficacement au renforcement de la paix sociale. Au-delà de la délicate question de l’allégeance de quelques hommes politiques au pouvoir spirituel, il y a un fait indiscutable : les citoyens sénégalais sont en général plus réceptifs envers le discours des religieux que celui des politiques.

La disparition ou l’affaissement des contre-pouvoirs tels que conçus en démocratie n’a pas profondément déstabilisé la société sénégalaise. La nature a horreur du vide a-t-on coutume de dire : cet adage se vérifie ici car ce champ laissé en jachère par les grands noms de la société civile a été annexé par le spirituel qui en a profité pour étendre pour accroitre sa présence dans les enjeux politiques et sociétaux. Ce que la démocratie sénégalaise perd en termes de joutes (parfois viriles et aux conséquences souvent imprévisibles) elle le gagne en stabilité, et en paix sociale. Sur ce point, Serigne Mountakha joue pleinement sa partition en agissant aussi bien sur le levier diplomatique que sur celui purement religieux. Son charisme et sa connaissance évidente de la sociologie politique sénégalaise font qu’il est instinctivement sollicité par les acteurs dès que la machine politique est menacée de grippe. Ce que le Sénégal apporte à l’idéal démocratique commun à tous les peuples, c’est une participation du spirituel dans le processus politique sans jamais chercher le pouvoir temporel pour lui-même. Nous devons par conséquent tirer le maximum de profit de ces régulateurs sociaux devenus par la force des choses des acteurs économiques et politiques de premier plan.

Den Xiaoping disait que peu importe que le chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat. Nous devons par conséquent éviter de tomber dans le fétichisme du modèle démocratique et social créé par l’occident. Notre pays a suffisamment de ressources culturelles pour mettre en valeur ses ressources économiques dans une lecture locale de l’économie. La politique devrait régir et réguler l’économie, mais à son tour elle doit être assise sur la culture et l’histoire des peuples. Les modèles importés et plaqués tels quels sur nos pays ne sont pas toujours payants en termes de résultats. Il faut donc songer à construire des schémas adaptés à nos réalités : c’est précisément sur ce point que le leadership du khalife est très en avance sur celui des politiques.

Les différents projets de Serigne Mountakha dans les domaines de l’assainissement de la ville sainte, de la santé, de l’éducation avec notamment la future université de Touba, montrent qu’il est parfaitement conscient des enjeux de la modernité. Une université ouverte à toutes les sciences et techniques et surtout à l’agriculture dans une zone où la disponibilité des terres et les réserves en eau au niveau de la nappe phréatique sont acceptables, c’est de la vision. Faut-il rappeler qu’aussi bien le projet du canal du Cayor que celui des vallées fossiles devraient pouvoir apporter à cette zone des ressources hydriques considérables ? Le leadership de Serigne Mountakha a montré son efficience à travers la finalisation de la mosquée Massalikul Jinaan : les méthodes de financement qui ont permis en un temps record d’édifier une infrastructure de ce genre en plein cœur de la capitale devraient pourvoir être explorées dans d’autres domaines. L’économie et la finances sont certes universelles dans leur essence, mais leur ancrage dans la sociologie, dans l’anthropologie fait qu’elles comportent des variables. Il est extrêmement difficile de faire prospérer l’économie essentiellement basée sur la précellence du Capital dans une société où les rapports sociaux ne sont pas uniquement fondés sur la spéculation.

Une société où la foi, la transcendance du guide ne font l’objet d’aucune contestation, mais qui sont au contraire des sources de motivation, ne peut être rangée à la même enseigne qu’une société capitaliste. Les chercheurs sénégalais en économie et dans les disciplines connexes ont assurément beaucoup de travail à faire dans ce sens. La science doit contribuer à rendre intelligible la réalité vécue par les hommes : le vécu et le réfléchi doivent s’inscrire toujours dans une relation dialectique, en s’éclairant réciproquementpar un va-et-vient incessant entre la théorie et la pratique. Le dynamisme économique mouride nous semble jusque-là peu exploré et peu exploité : le mode de financement solidaire qui le sous-tend devrait faire l’objet de recherches approfondies en vue de son expérimentation dans les grands défis économiques de notre pays. Les problèmes de moyens de communication (route, autoroute, chemin de fer, etc.) peuvent être largement solutionnés par ce mode de financement.

Les concessions faites à des firmes internationales qui viennent exploiter nos ressources et rapatrier leurs devises devraient pouvoir être faites à des institutions comme Touba ca kanam ou à des entités de ce genre. S’il est vrai que la technicité pour faire une autoroute Ila Touba peut faire défaut, les ressources financières suffisantes pour l’acheter sont potentiellement disponibles. Dans tous les cas un peu plus d’intelligence avec ces structures financières devrait permettre à l’Etat de mobiliser suffisamment d’argent pour réaliser de gros investissements. Les financements locaux sont doublement bénéfiques : d’abord ils boostent les entreprises ou firmes nationales ; ensuite ils n’entrainent pas une perte de devises. Les encourager, c’est par conséquent faire preuve non pas de nationalisme chauvin, mais de réalisme économique. Dans tous les pays du monde la structure économique prend racine dans la structure de la société ; les modes de production et les rapports sociaux sont toujours solidaires. Nos Etats doivent sans délai et sans complexe investir les modes de financement solidaire tels que pratiqués par Touba ca Kanam pour résorber l’énorme gap de financement dans les domaines prioritaires tels que la santé, l’éducation, les infrastructures de transport, etc.

Il faudrait également songer du côté de la communauté mouride à profiter du leadership de Serigne Mountakha pour formaliser davantage ces structures financières. Nous sommes dans un monde où il n’y a plus de frontière entre l’économique et les autres sphères de la société ; mieux tous les rapports sociaux sont menacés de monétisation. Pour ne pas rester en rade, et subir le diktat de la monétarisation à outrance, il faut définir son propre système de financement en s’inspirant de l’expérience et de l’histoire du mouridisme. Une communauté jadis vouée à une existence éphémère a, par la force de l’abnégation et la morale du travail, réussi en plein XXe siècle à s’implanter dans des zones démunies et à y faire éclore une économie rurale qui a fini d’inspirer l’économie dans les zones urbaines. La solidarité dans le milieu rural, le culte du travail au profit de la communauté (et non pas pour son épanouissement personnel), le Hadiya (cadeau) fait à la communauté en la personne de son guide, etc. sont des vecteurs de croissance qu’on ne peut plus ignorer dans nos sociétés.

Ce qui est surprenant, c’est que des structures financières autonomes (relativement à celles héritées du système monétaire international) n’aient pas vu le jour au sein de la communauté mouride. Le potentiel est là, les ressources financières et humaines sont disponibles : il faut seulement étudier le marché, proposer des objectifs à court et moyen termes et, au préalable, avoir la bénédiction du Khalife (Ndigël). Avec une économie aussi dynamique dans tous les secteurs de la vie sociale, la communauté mouride devrait aujourd’hui disposer de banques et de compagnies d’assurance en adéquation avec la doctrine de l’Islam, les enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba et l’exemple vivant montré par Serigne Mountakha. Bref, en s’inspirant du leadership du Khalife en matière de gros investissements, la communauté mouride gagnerait à mobiliser toutes les énergies qui n’attendent qu’à être exploitées et lises en valeurs pour impulser une économie sénégalaise en difficulté.

Pape Sadio THIAM

Enseignant chercheur

Papesadio.thiam@gmail.com

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