www.enligne.sn

Sénégal : La traite transatlantique racontée par les vestiges sous-marins

Article de Madick Gueye
Docteur en archéologie sous-marine, coordonnateur du Slave Wrecks Project au Sénégal, Unité de recherche en ingénierie culturelle et en anthropologie (URICA) à l’IFAN, Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal).

Lieu de mémoire de la traite transatlantique, l’île de Gorée a été le plus grand centre de commerce d’esclaves de la côte africaine du XVe au XIXe siècle. Des milliers d’êtres humains ont transité par cette petite île située à quelque cinq kilomètres de Dakar, avant de servir de main-d’œuvre forcée dans les plantations des Amériques. 

On estime à près d’un millier le nombre de navires négriers ayant sombré entre l’Afrique et l’Amérique. Seule une part infime de ces épaves est aujourd’hui répertoriée et connue. Un immense travail de cartographie reste donc à accomplir. Retrouver ces vestiges et explorer ces sites archéologiques permettrait de recueillir des données scientifiques précieuses et d’éclairer l’histoire tragique du commerce triangulaire. 

Les eaux qui entourent l’île de Gorée, inscrite dès 1978 sur la Liste du patrimoine mondial, renferment une part importante de cette histoire. C’est pour cette raison qu’il y a quelques années, en 2016 et 2017, l’équipe de chercheurs-plongeurs de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar y a effectué des missions de recherches archéologiques sous-marines. Équipés d’un magnétomètre détectant la présence de métaux, associé à un système de navigation et un sondeur, nous sommes parvenus à couvrir tout le large de l’île, sur un rayon de 500 mètres. Ce travail d’inventaire du patrimoine culturel subaquatique sénégalais a d’ores et déjà permis de repérer pas moins de 24 sites archéologiques. 

Passage du Milieu

Des plongées ont ensuite été effectuées dans certains des sites répertoriés. Notre mission était claire : évaluer le potentiel des sites, mesurer leur étendue, cartographier les structures apparentes et étudier leur environnement, un élément déterminant pour la conservation des vestiges. En l’état actuel de la recherche, deux sites importants ont été identifiés : le HMS Sénégal, qui a fait naufrage en 1780, et un second site, qui daterait du début du XIXe siècle et n’a pas encore donné lieu à identification complète.

Les recherches menées au Sénégal se focalisent sur le Passage du Milieu, l’étape transatlantique du commerce triangulaire reliant l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, qui reste aujourd’hui un champ très peu documenté. Compte tenu de sa place stratégique et de son rôle majeur dans les interactions commerciales transatlantiques, la Sénégambie, une aire géographique correspondant aux bassins des fleuves Sénégal et Gambie, apparaît comme une zone privilégiée à explorer. 

Le large du Sénégal abriterait de nombreux sites où gisent des épaves de navires négriers

Pendant plus de quatre siècles, des milliers de navires négriers européens ont en effet navigué le long de la côte ouest-africaine dans les zones côtières de Saint-Louis, Gorée, Rufisque, Portudal, Joal (actuel Sénégal), Albreda (actuelle Gambie) et les Rivières du Sud (actuelle Guinée). 

Les obstacles à la navigation (mauvaise visibilité, bancs de sable…), ainsi que la rivalité entre puissances européennes, ont précipité vers le fond de nombreuses embarcations et avec elles les milliers d’esclaves qui avaient été forcés d’embarquer. Reconstituer ce qu’ont été la vie à bord et le calvaire de ces hommes et de ces femmes est l’une des ambitions de notre recherche. 

Une formation en mer et en classe

Ces explorations ont été menées dans le cadre du Slave Wrecks Project, une initiative du Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de la Smithsonian Institution (organisme de recherche scientifique américain) à Washington (États-Unis). Le réseau international de chercheurs et d’institutions mis en place par le Slave Wrecks Project a pour vocation de documenter l’histoire de la traite mais aussi de l’aborder différemment, en plaçant l’humain au centre du récit. 

La formation constitue une dimension essentielle de cette initiative qui réunit des Africains et des Afro-descendants américains pour étudier l’archéologie sous-marine, aussi bien en mer que dans des salles de classe. Depuis 2014, le Slave Wrecks Project a ainsi permis de former à la plongée et aux techniques d’archéologie maritime un réseau de chercheurs du Laboratoire d’archéologie de l’IFAN. Il a ainsi contribué à la constitution de la première équipe d’archéologie maritime d’Afrique de l’Ouest dirigée par des Africains.

L’Université Cheikh Anta Diop a créé la première équipe d’archéologie maritime d’Afrique de l’Ouest dirigée par des Africains

La volonté de documenter l’histoire de la traite à partir des vestiges gisant au fond de l’eau n’est pas nouvelle. Dès la fin des années 1980, des chercheurs s’y sont employés, à l’image de l’archéologue sous-marin français Max Guérout. En 1988, il a dirigé deux missions de plongée aux abords de Gorée, dans le cadre d’un programme de l’UNESCO visant à sauvegarder l’île. Il s’agissait alors de localiser les lieux de mouillage des navires et de localiser les épaves. Le travail du professeur Ibrahima Thiaw, archéologue sénégalais et spécialiste des conditions de vie des esclaves à Gorée, a lui aussi été déterminant dans l’essor de cette discipline au Sénégal. 

Un passé très présent

La traite transatlantique n’appartient pas seulement au passé. Aujourd’hui encore, la société sénégalaise porte les stigmates de l’esclavage. Les stéréotypes raciaux nés du commerce atlantique ont laissé une empreinte profonde sur les relations interhumaines. 

Par ailleurs, la question du rôle joué par le continent africain dans l’exportation des esclaves noirs continue de faire débat. Elle est parfois l’objet de lectures simplistes et a pu être à l’origine de malentendus voire de tensions avec les Afro-descendants américains. Certes, la responsabilité des Africains est engagée et ne peut être oblitérée. Mais l’économie morale et politique de la traite des esclaves est d’une très grande complexité et ne saurait être réduite à des clichés ou des interprétations hâtives. 

Dans ce contexte, une meilleure compréhension du passé et des ressorts complexes de la traite transatlantique est essentielle pour favoriser le dialogue et apaiser des plaies du présent qui sont parfois encore vives. C’est d’autant plus vrai si l’on permet aux populations locales de s’approprier l’histoire de la traite des esclaves noirs en l’associant aux recherches. 

À condition toutefois que les vestiges puissent continuer à livrer leurs renseignements aux générations à venir. Or, les sites archéologiques sous-marins sont soumis à différentes menaces. À plusieurs dizaines de mètres de profondeur, les micro-organismes, la faune sous-marine et l’effet mécanique de la mer et du courant, voire des engins de pêche, peuvent détruire les structures des épaves. 

Quant aux vestiges extraits de l’eau, ils sont fragiles. Enfouies dans le sédiment, à l’abri de la lumière et dans un milieu pauvre en oxygène, les matières organiques bénéficient de bonnes conditions de conservation. Une fois retirés de cet environnement, les vestiges doivent donc faire l’objet d’un traitement de conservation adapté, en particulier les objets en métal et en bois. Les objets archéologiques rapportés par Max Guérout à la fin des années 1980 sont déjà en train de se détériorer. 

Le Sénégal n’est pas encore équipé de laboratoire de conservation, élément primordial pour poursuivre les fouilles archéologiques sous-marines

Cependant le Sénégal n’est à ce jour pas encore équipé de laboratoire de conservation, pourtant primordial pour poursuivre les fouilles archéologiques sous-marines. La création d’une telle structure est donc essentielle pour l’avenir de nos recherches et, plus largement, pour la documentation de l’histoire de la traite transatlantique.

4 janvier 2024

Last update:23 janvier 2024

Source : Unesco

Votre avis