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Mohamed Dia : « le véritable impact de la pandémie commencera à se faire sentir l’année prochaine »

Consultant bancaire, Mohamed Dia a tiré plus d’une fois la sonnette d’alarme concernant la tenue des finances publiques. Prenant acte du vent de récession qui souffle sur l’économie sénégalaise, il en fait un diagnostic circonstancié et dégage des pistes de sortie de crise. Il urge, à ses yeux, de mettre un terme aux dépenses somptuaires à but électoraliste. Décryptage.

Paru dans La Tribune du 23/09/2020

« Trouver les moyens de sortir de la récession »

Étant un pays membre du Fonds monétaire international, le Sénégal détient une quote-part qui est proportionnelle au poids de son économie sur la scène mondiale. Quand la pandémie est apparue sur notre territoire, le gouvernement ne détenait pas de fonds pour sauver l’économie et le FMI a octroyé au Sénégal au titre de l’instrument de financement rapide 67 % de la quote-part et un décaissement au titre de la facilité de crédit rapide pour 33 % de la quote-part pour un montant global de 442 millions de dollars. Nous ne devons pas non plus ignorer l’allégement du service de la dette grâce au moratoire des pays du G20. Ce moratoire permettra d’user de 91 milliards de F CFA. Il faut être honnête et se demander quel était l’état réel de notre économie avant la pandémie et les perspectives de relance aussi de l’économie et nous demander si nous avons les moyens de sortir de la récession.

« Cette crise a été une bénédiction déguisée pour nos dirigeants »

Le Sénégal a connu une croissance assez soutenue ces six dernières années et espérait en faire de même cette année avant que la pandémie ne mette notre économie à terre. Cela s’explique entre autres par les investissements effectués dans les infrastructures publiques. Bien qu’il soit important d’investir dans les infrastructures pour le développement du pays, il faut noter qu’il y a eu beaucoup de dépenses somptuaires à but électoraliste. Ce plan d’infrastructures a commencé depuis la première alternance et le Sénégal en avait besoin pour accroître sa croissance mais les autres secteurs ont été laissés en rade durant ce moment et cela a affecté la croissance harmonieuse. Avant la pandémie, notre taux d’endettement était de 63,3 % et on ne disposait plus de manœuvres suffisantes pour nous endetter comme durant la première phase du PSE. Le FMI avait fixé notre seuil d’endettement à 448 milliards de FCFA pour l’année 2020. La dette qui était de 9 114 milliards de FCFA en fin 2019 ne devait pas dépasser 9 563 milliards FCFA. Cette crise a été une bénédiction déguisée pour nos dirigeants, car ça allait être impossible face aux urgences de ne disposer que de 448 milliards de FCFA. Quand le PSE fut initié en 2014, la dette était de 50,6 % puis elle commença à grimper à cause des investissements, elle était de 55,7 % en 2015, 59 % en 2016 et 61,44 % en 2017 avant qu’on ne change notre PIB. Le service de la dette a augmenté entre 2014 et 2017 de 24 % à 30 % et absorbe la majorité de nos recettes fiscales. Il ne faut pas aussi oublier que le gouvernement a émis plusieurs eurobonds pour pouvoir boucler les fins d’années et c’est ainsi qu’en 2014, un eurobond a été émis au taux de 6,25 % remboursable dans 10 ans, puis un autre eurobond en 2017 au même taux remboursable dans 16 ans et enfin un autre eurobond en 2018 à un taux de 4,75 % remboursable dans 30 ans.  

« Les ressources étaient très mal allouées et cela nous affecte présentement »

La trésorerie de l’Etat était sous haute tension. L’Etat a eu du mal à payer les bourses des étudiants, causant la mort d’homme, les étudiants qui sont orientés dans les universités privées étaient constamment sous menace d’expulsion à cause de l’argent dû à ces universités. Les hôpitaux en souffrent à cause de la gratuité de certains soins dérivés de la couverture Maladie Universelle. L’Etat qui crée la richesse avec une main, crée la pauvreté avec l’autre main. Quand l’Etat est un mauvais payeur, cela affecte l’économie d’une manière ou d’une autre car cela ralentit les dépenses des ménages, ce qui impactera directement l’économie. Le secteur privé ne sera pas en mesure d’investir ou de recruter car n’ayant pas assez de liquidité à cause de l’Etat. L’Etat était en mesure de diminuer le prix de l’électricité à cause du prix du baril du pétrole qui avait chuté jusqu’à 30 dollars durant l’implantation du PSE. Au bout de deux ans, le prix du baril a doublé et l’Etat devait augmenter le prix de l’électricité conséquemment mais cela n’a pas été fait de peur de fâcher l’électorat. Cela est vraiment irresponsable car cela poussera l’Etat à dépenser de l’argent qu’il n’a pas mais aussi à ne pas être en mesure de payer ses fournisseurs. Ses fournisseurs ne seront pas en mesure de s’acquitter de leurs obligations fiscales. L’Etat était en train de mal s’endetter pour le développement du Sénégal, les ressources étaient très mal allouées et cela nous affecte présentement, car nous transférons notre richesse en payant la dette. Si les ressources étaient bien allouées, nous ferions face soit à un retour sur investissement soit à une optimisation de la gestion de notre trésorerie et il serait plus facile de faire face à la pandémie.

« La plupart des pays africains connaitront une baisse de devises »

Avec la pandémie, presque toutes les économies de tous les pays seront en récession. Notre cas sera pire que celui des pays développés. Le véritable impact commencera à se faire sentir l’année prochaine, lorsque la plupart des économies africaines connaîtront une baisse de devises, à cause du tourisme qui a baissé, les envois de fonds, les recettes d’exportation, ainsi que la croissance économique. Les conditions économiques actuelles au Sénégal sont éprouvantes et cela rendra plus difficile la mise en œuvre de l’aide pour le développement. Il y a une dette considérable aussi bien intérieure qu’extérieure, un marché limité pour les récentes émissions d’obligation du Trésor, le manque d’exportations à valeur ajoutée et surtout les décisions de financement du gouvernement qui peuvent être influencées plus par des considérations politiques qu’économiques. Malheureusement, la solution est de s’endetter et d’augmenter les dépenses publiques. Pendant longtemps, les dépenses publiques ont généralement été considérées comme un fardeau pour l’économie. Cependant, il faut noter que la croissance économique va de pair avec une proportion croissante de dépenses publiques et ces dépenses progressent même plus vite que le PIB.

« En dopant les dépenses publiques, le Sénégal pourrait éviter de s’enliser dans la récession »

Nous devons davantage augmenter les investissements dans les infrastructures comme les routes, le rail et les infrastructures d’électricité et surtout de santé pour continuer à stimuler la croissance économique de notre pays. Ces secteurs reposent sur le dos de l’Etat vu que le secteur privé est quasi inexistant dans ces secteurs. Il ne s’agit pas d’un plan pour développer le Sénégal, mais plutôt pour faire face à une crise qui pourrait aggraver la pauvreté. Nous pouvons emprunter la loi de Wagner dans ce cas pour doper les dépenses publiques dans le but d’en tirer profit. Avec une dette avoisinant 9 000 milliards de F CFA, le gouvernement s’est endetté vite et massivement. Cependant, avec le scénario de la situation mondiale actuelle, le gouvernement devrait plus s’endetter dans le but de faire face à cette crise sanitaire mondiale. En dopant les dépenses publiques, le Sénégal pourrait éviter de s’enliser dans la récession, mais en contrepartie, on hérite d’une dette plus colossale. Quand il y a des déséquilibres dans une économie, l’Etat peut faire recours aux politiques dites conjoncturelles qui sont composées de la politique budgétaire et de la politique monétaire. Le Policy mix ou politique économique mixte est la combinaison des deux politiques pour atteindre les objectifs économiques. Leur combinaison peut être utilisée pour lutter contre le chômage ou contre l’inflation. Dans le cas du chômage, l’Etat peut augmenter les dépenses, pour augmenter la production, qui résulterait des emplois créés ou une diminution des taux d’intérêt de la banque centrale qui favorise la demande de crédit pour les investissements et les créations d’emplois. Inversement, l’augmentation des taux d’intérêt de la banque centrale et l’augmentation des recettes peuvent être utilisées ensemble pour lutter contre l’inflation. Quand une économie a des dépenses privées faibles, l’Etat augmente les dépenses publiques pour lutter contre la récession. Comme nous sommes en récession, il faut tout faire pour pouvoir mobiliser les ressources nécessaires et bien les allouer cette fois.

« En général la rente pétrolière rend non compétitifs les autres segments de l’économie »

Avec la manne pétrolière à l’horizon 2023, le Sénégal pourrait espérer un avenir plus radieux, car ce sont des ressources qui augmentent. De 100.001 à 150.000 barils par jour, l’Etat du Sénégal recevra 36% des parts contre 64% pour le contractant vu que le Sénégal espère produire aux environs de 120 000 barils par jour. Cependant on peut se référer à des pays producteurs de pétrole étaient originellement agricoles et leur économie était base sur la culture du cacao, de l’arachide et du café. Le secteur agricole constituait le poumon économique de ces pays. Quand le pétrole a commencé à apparaître, ces économies ont délaissé le secteur agricole au profit du pétrole. Cela a été aussi dû à la hausse qu’a connu le prix du baril du pétrole. En général la rente pétrolière rend non compétitifs les autres segments de l’économie. Cela s’appelle aussi le « syndrome Hollandais », car la Hollande a été la première victime dans les années 60 avec les exportations de gaz naturel issu du gigantesque champ de Groningue, qui est la conséquence d’une économie dominée par des moyens financiers ne résultant pas d’activités économiques à valeur ajoutée. Cela tue inéluctablement les autres secteurs économiques de l’économie.

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