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« La terre malienne mérite mieux qu’être un terrain de règlement de compte politique » Adam Dicko

Activiste communautaire depuis le plus jeune âge, Adam Dicko dirige aujourd’hui l’Association des Jeunes pour la Citoyenneté Active et la Démocratie (AJCAD), qui promeut la démocratie et la citoyenneté active des jeunes dans son pays, le Mali. Depuis plusieurs années, elle n’hésite pas à partager son opinion sur les lacunes de la réponse militaire à la crise malienne et sur l’impact de cette situation sur les jeunes et les femmes, qui sont plus que jamais victimes des conséquences du conflit. 

Invitée à s’adresser au Conseil de sécurité des Nations Unies le 11 janvier 2022, elle a refusé que le Mali devienne le nouveau terrain de confrontations des puissances mondiales et a rappelé au Conseil de sécurité les responsabilités qui lui incombent. 

Lisez l’intégralité de son intervention ici: 

 » Excellence madame la présidente,

Excellences Mesdames, Messieurs les membres du conseil de sécurité,  

Tout Protocole Observé,  

Je suis Adam DICKO, Directrice exécutive de l’AJCAD, Association des Jeunes pour la Citoyenneté Active et la Démocratie, une organisation active sur tout le territoire de mon pays, le Mali, pour promouvoir la justice sociale et les valeurs démocratiques.

Je me réjouis de l’occasion qui m’est donnée aujourd’hui de prendre la parole devant le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies. Avant de commencer mes propos, je voudrais saluer l’initiative de la Norvège d’associer à cette importante réunion sur la situation du Mali la voix de la société civile malienne. Depuis dix ans que mon pays est en proie aux conflits, à la violence et à l’instabilité, des dizaines de conférences et autres sommets internationaux se sont tenus sans jamais réellement faire une place à ceux et celles qui au quotidien sont mobilisés pour plus de justice sociale, la défense des droits humains et la construction d’un Mali en paix.

Mon pays – et le Sahel en général – sont pourtant riches de leurs sociétés civiles, dynamiques et innovantes. Riches d’une jeunesse bouillonnante et créative. Sans avoir la prétention de parler au nom de toute la société civile malienne, qui est plurielle et diverse, je me félicite néanmoins de pouvoir apporter devant le Conseil de sécurité une vision de la jeunesse malienne sur les maux que vit mon pays et les aspirations que nous portons. Après 10 ans d’échec des stratégies visant à résoudre les crises sahéliennes, il est temps d’enclencher un changement de cap, de plus d’humilité et de permettre l’élaboration de solutions communes dans lesquelles les populations locales se reconnaissent pleinement.   

Aujourd’hui je veux vous parler au nom de Anta, Jeune fille du centre du Mali première victime de la crise sécuritaire, obligée de fuir son village pour retrouver refuge au camp des déplacés, témoin oculaire du massacre de ses parents par les groupes terroristes, je veux également vous parler au nom d’Amadou ce jeune du sud en quête de perspectives économique, à peine sortis de l’adolescence, et qui doit quitter son pays et gagner la mer à travers le désert au péril de sa vie à la recherche d’une vie meilleure. Je parle au nom de tous ces jeunes maliens qui aspirent à un lendemain meilleur.

Excellence Madame la Présidente,

En ces temps d’incertitude pour l’ensemble de l’humanité après deux années de lutte acharnée contre la Covid-19, je voudrais vous parler aujourd’hui d’un autre virus qui se propage au Mali et au Sahel depuis des années et dont les nombreux variants alimentent dangereusement les crises et l’instabilité qui nous réunissent aujourd’hui : ce virus est celui des inégalités sociale, économique, politique et environnementale.

Ce virus engendre des disparités criardes particulièrement dans l’accès aux services essentiels : au Mali à peine entre 2 et 3% des enfants des pasteurs nomades sont scolarisés et l’espérance de vie en bonne santé de la population est d’à peine 50 ans. Ce virus, il prive des millions de jeunes maliens au bonheur et poussent la plupart d’entre eux à vivre dans la misère. Il mute et s’adapte en profitant d’un système gangrené par la mauvaise gouvernance politique, le manque de transparence et un déficit démocratique qui fait que nombre de mes compatriotes ne se sentent pas intégrés dans une société qui au mieux les ignore, au pire les exclue.

Car le virus des inégalités est sournois. Quand le pouvoir et les richesses sont accaparés par une petite minorité, la confiance dans le système qui permet cette situation se brise. C’est exactement l’autre épidémie à laquelle le Mali fait face aujourd’hui : une défiance généralisée de la population face à un modèle politique, économique et social inégalitaire avec pour conséquence un contrat social brisé.

La jeunesse malienne, qui représente plus de 45% de l’ensemble de la population active, ne demande pourtant pas la compassion du monde pour se débarrasser de ce virus, mais simplement qu’elle soit intégrée dans la définition de politiques publiques inclusives et justes ; et qu’elle soit considérée comme actrice clé de changement positif.

Mesdames et Messieurs,

La dégradation de la crise malienne, nous pousse à faire un certain nombre de constats. Sur le plan sécuritaire d’abord, il est important de noter l’inadaptation de la réponse militaire actuelle qui a montré ses limites et son incapacité à non seulement venir à bout de la menace, ni même à la contenir.

Les déplacements interne liés aux violences des populations entrainent la dislocation des familles et exposent ainsi les enfants aux manques d’éducation et particulièrement les jeunes filles aux violences sexuelles et sexistes.

Des enfants qui grandissent dans des environnements pollués par la présence d’hommes armés et des armes destructrices de l’humanité alors qu’ils sont à l’âge d’apprendre la vie en société et la compassion envers leurs prochains.

Les jeunes hommes et filles déçus et révoltés contre un Etat qui n’arrive plus à assurer leur sécurité. Et les plus fragiles qui se rallient aux groupes extrémistes pour des raisons pécuniaires et matérielles, mais et aussi souvent, tout simplement pour protéger leurs proches.

Excellence madame la présidente,

Au même moment les jeunes Maliens suivent avec interrogation dans les médias une répétition d’actions des pays dits « opposés de point de vue » se disputer pour des intérêts d’apparence géopolitique sur un nouveau terrain après la Syrie, l’Afghanistan, la Libye pour ne citer que ceux-ci. Le Mali ne doit pas devenir le nouveau terrain de confrontations des puissances mondiales ! La protection de la paix et la sécurité vous incombent. C’est même le premier objectif assigné au mandat de ce Conseil. Vous devez non seulement être à la hauteur des responsabilités qui sont les vôtres, mais devez surtout d’être exemplaires. La terre malienne mérite mieux qu’être un terrain de règlement de compte politique. Ce n’est pas sur vos déclarations mais sur vos actes que vous serez jugés.

Mesdames et Messieurs,

La démocratie malienne va mal et manque d’amis sincères. Au nom de la sacro-sainte stabilité, les puissances négocient des compromis qui fragilisent la démocratie déjà pourtant faible.

Il y a urgence à garantir une plus grande transparence dans la vie publique mais aussi dans les relations que vous entretenez avec mon pays, le Mali. Cela permettra aux jeunes de déconstruire les mythes qui leurs sont vendus par certains acteurs malintentionnés, aussi formels qu’informels.

Le manque de perspective économique expose les jeunes à des tentatives de migrations très souvent de manière clandestine et à leurs risques et périls. Pour autant les solutions de financement de l’entreprenariat sont avant tout motivées pour éviter les flux migratoires plutôt que de faciliter un réel développement économique et financier des personnes bénéficiaires. Mesdames et Messieurs l’aide est aussi importante que ses conditions d’octroi.

Aujourd’hui, malheureusement le Mali fait face aux conséquences de la mauvaise gouvernance politique et économique qui alimente le désespoir, la faim et la pauvreté, et dont les jeunes sont les premières victimes. Cet enjeu de la gouvernance a été minimisée pendant trop longtemps par ceux et celles qui prétendaient apporter la solution aux crises sahéliennes. Elle est pourtant au cœur des défis que nous vivons au Mali.

Désormais l’on parle de ramener l’Etat dans les zones où il a été absent pendant des années et qui ont été reprises aux groupes dit djihadistes. Mais on ne s’interroge jamais sur la nature de l’Etat qu’on parle de réinstaller. Est-ce que faire revenir un Etat souvent vu par la jeunesse comme indifférent à son sort, voir perçu comme prédateur est-il la solution ? Le Mali souffre d’un contrat social qui est rompu. Notre défi n’est pas seulement de faire revenir l’Etat, mais de transformer l’Etat et l’action publique pour qu’ils soient au service de l’ensemble des Maliens et des Maliennes.  

Nos problèmes trouvent leurs sources dans cette pyramide des inégalités. Néanmoins, si les inégalités agissent comme un virus qui se propage, mute et tue, des vaccins existent pour agir contre cette épidémie.

Excellence Madame la Présidente,

Mesdames, Messieurs les membres du Conseil de sécurité,  

Lutter contre les inégalités est à notre portée. Cela passe par réinvestir massivement dans des politiques sociales de qualité et au bénéfice de tous, et la communauté internationale a un rôle crucial à jouer. Aujourd’hui mon pays mobilise de précieuses ressources pour financer notre sécurité, souvent au détriment de nos écoles et de nos hôpitaux pourtant aussi précieux et important que la sécurité.

Je vous invite à faire confiance en la population malienne et en sa société civile. Elle est la clé pour résoudre les crises qui nous font face. Il est primordial que notre société civile soit soutenue, accompagnée et renforcée. A travers elle, nous améliorerons la gouvernance en travaillant pour plus de transparence et de redevabilité dans l’action publique. Nous apporterons de nouvelles solutions et créerons un nouvel vivre-ensemble.

La MINUSMA a à cet égard un rôle important à jouer, à condition d’intégrer les solutions locales de gestion de conflits et d’associer les populations locales dans la recherche de solutions pour la durabilité des actions. Il est temps d’arrêter les décisions « Top Down », il ne faut plus que les budgets votés a New York, déterminent les besoins sur terrain.

Excellence madame la présidente,

Compte tenu de la situation politique qui prévaut dans mon Pays, je vous invite à accroitre l’intervention du Conseil de Sécurité dans la recherche rapide de solutions à la situation politique entre le Gouvernement Malien et la CEDEAO aux bénéfices des citoyens notamment des jeunes pour qui l’avenir se trouve de plus en plus désespéré. La population malienne est la première victime des sanctions et pourtant elle a déjà assez souffert. On ne sanctionne pas un peuple meurtri !

Pour notre part, je vous donne l’assurance que les jeunes se sont déjà engagés dans une refondation des mentalités et des comportements afin de faire naître un véritable espoir et un renouveau pour notre Pays.

Je vous remercie. « 

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