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Fadel Barro : « les mécanismes juridiques de protection des lanceurs d’alerte sont insuffisants »

Coordonnateur de la Plateforme pour la protection des lanceurs d’alerte en Afrique (Pplaaf), Fadel Barro déplore, au nom du droit à l’information, la faiblesse des mécanismes juridiques pouvant permettre à quiconque de dénoncer, sans crainte de représailles multiformes, des actes illégaux, illicites ou contraires à l’intérêt général.

La Tribune

Vous êtes depuis quelques mois le coordonnateur de la plateforme pour le lancement d’alerte en Afrique. En quoi consiste votre nouvelle fonction ?

La plateforme, comme son nom l’indique, protège le lanceur d’alerte. Un lanceur d’alerte est un citoyen qui dans le cadre de son métier, de son travail, découvre ou se rend compte que l’intérêt général est menacé. Soit par des détournements, soit par des faits qui, d’une manière ou d’une autre, nuisent à l’intérêt du plus grand nombre.  Cette personne, ce citoyen, peut les divulguer en saisissant sa hiérarchie, en saisissant la justice, comme il peut les divulguer en les portant à la connaissance du plus grand nombre par le biais des médias. Toujours est-il que ces personnes-là, souvent, ne sont pas protégées Elles sont laissées à elles-mêmes. Souvent elles sont renvoyées de leur travail, piétinées, trainées en justice, emprisonnées… Il y a des personnes emblématiques comme Edward Snowden, mais il y en a d’autres aussi qui sont là dans nos vies de tous les jours et que personne ne connait. Ces personnes sont laissées à elles-mêmes, isolées. La plateforme a pour mission de les protéger d’une part, mais aussi d’encourager le lancement d’alerte parce que c’est une des plus belles manières de lutter contre la corruption. C’est une des plus belles manières de lutter contre le détournement de deniers publics, mais aussi c’est une des plus belles manières de protéger la société contre l’industrie alimentaire qui peut empoisonner les gens avec des bouillons, avec du lait périmé… Les lanceurs d’alerte sont à l’intérieur du système, et lorsqu’ils font face à des situations anormales, ils les portent à la connaissance du public. Ces personnes là il faut les protéger, mais aussi il faut encourager le maximum de personnes, de citoyens à devenir des lanceurs d’alerte. C’est tout le sens de la plateforme que nous avons comme mission de développer en Afrique de manière générale, mais plus particulièrement en Afrique francophone.

Est-ce que la plateforme a les moyens de ses ambitions, étant entendu que le contexte africain peut être marqué par des pressions politiques ou encore des risques qui peuvent peser sur l’intégrité physique des lanceurs d’alerte ?

C’est sûr que quand on envisage la situation de manière générale, le lancement d’alerte n’est pas assez développé en Afrique. La pratique est plus courante en Europe. Il y a certes des lanceurs d’alerte en Afrique, mais plus en Afrique anglophone qu’en Afrique francophone, parce que les mécanismes juridiques de protection des lanceurs d’alerte sont très pauvres d’une part. D’autre part on doit relever qu’il y a des lanceurs d’alerte, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils sont des lanceurs d’alerte.  A partir de ce moment, il faut aussi dire que le besoin de devenir lanceur d’alerte ne manque pas. Ce n’est pas parce qu’on est en Afrique qu’il n’y a pas de besoin. Le besoin est là, et il est réel. Dans des pays en situation délicate comme la République démocratique du Congo, on se rend compte qu’il y a de grands lanceurs d’alerte comme Jean Jacques Lumumba ou encore la dernière enquête sur Dan Gertler – l’industriel israélien qui pillait l’argent des mines du Congo. C’est des lanceurs d’alerte congolais qui l’ont sortie. Si vous allez en Algérie il y en a, si vous allez au Mali il y a des personnes comme Fadiala Coulibaly qui est en train de faire un travail excellent sur l’industrie du coton en protégeant la filière et en protégeant les paysans. Donc ce n’est pas le besoin qui manque, ce n’est pas l’opportunité qui manque. Au contraire on en trouve dans des pays où c’est difficile, dans des pays où la répression est très forte comme la Rdc. Le besoin est là, les opportunités sont là, la presse ne demande que cela, mais le problème c’est qu’il n’y a pas de mécanismes juridiques pour les protéger, il n’y a pas de lieux où ils peuvent s’exprimer et c’est çà qu’essaie d’améliorer la Plateforme pour la protection des lanceurs d’alerte en Afrique.

Vous organisez actuellement un atelier à l’attention de la presse pour renforcer les possibilités d’investigation. Quel est l’intérêt de cette initiative ?

Jusque-là quand la Pplaaf travaille sur un dossier qui concerne l’Afrique, on s’appuie beaucoup sur des médias occidentaux. Si vous regardez les Luanda Leaks qui ont mis en cause Isabel dos Santos et son mari Sindika Dokolo, si vous regardez l’enquête relative à l’affaire Dan Gertler en République démocratique du Congo, la plupart du temps on est obligés de travailler avec la presse étrangère. Au Sénégal, et ailleurs en Afrique, vous voyez que les informations transitent souvent par la presse étrangère avant que ce soit relayé dans nos pays. Je donne un exemple très simple sur le pétrole et le gaz au Sénégal. Beaucoup de nos journalistes avaient parlé du problème du pétrole et du gaz, il n’y avait pas écho. Il a fallu que la Bbc fasse un reportage là-dessus pour que tout le monde, nos autorités s’auto saisissent. La Pplaaf se pose cette question là et dit qu’il faut que l’on travaille avec la presse africaine. Et pour ce faire il faut commencer par renforcer la presse africaine, à renforcer la qualité de la production, à renforcer le journalisme d’investigation. Et cet atelier visait à regrouper de jeunes journalistes pour en faire de vrais piliers du journalisme d’investigation. Le programme d’ateliers avec la presse consiste à outiller les journalistes, mais aussi de continuer dans la durée à les suivre et à les accompagner pour qu’on ait au finish de très bons relais, de très bons journalistes d’investigation en Afrique qui peuvent traiter d’égal à égal avec leurs homologues du monde entier. C’est cela l’idée de ce projet qui consiste à renforcer la qualité en renforçant le journalisme d’investigation ainsi que l’enquête, et au Sénégal, heureusement, ce n’est pas la matière qui manque. Il y a des organes de presse volontaires, il y a des journalistes qui sont volontaires, il y a de jeunes reporters qui sont volontaires, qui ont soif de progresser et d’avancer. Il faut les accompagner d’où les ateliers de la presse initiés par la Plateforme pour la protection des lanceurs d’alerte en Afrique.

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