Au terme d’un atelier de trois jours autour du thème « Sciences spatiales, médias et société », regroupant presse, religieux et société civile, le Directeur Général de l’Agence Sénégalaise d’Études Spatiales (ASES), Maram Kairé, revient sur les grands enjeux du secteur. Il décline une feuille de route alignée sur la vision du président Bassirou Diomaye Faye visant à faire du Sénégal une « nation spatiale », entre retombées socio-économiques directes, grands projets d’infrastructures et intégration historique au programme lunaire Artemis.
L’ASES positionne explicitement le spatial comme levier de développement. Concrètement, comment les technologies et sciences spatiales peuvent-elles contribuer aujourd’hui à l’émergence économique et sociale du Sénégal ?
Si vous voulez aujourd’hui utiliser un outil comme le spatial comme levier de croissance, de développement économique, il faut d’abord passer en revue ce qui s’est fait depuis une soixantaine d’années pour les pays les plus avancés actuellement. Et ce qu’on remarque, c’est que dans le cadre des objectifs de développement durable, qui sont au nombre de 17, les pays les plus avancés, les mieux outillés aujourd’hui pour atteindre ces ODD, c’est les pays qui ont misé sur le spatial très tôt. L’Afrique a été très longtemps en retard et aujourd’hui, grâce à une prise de conscience, les choses sont en train de changer.
Les satellites et leurs technologies sont devenus beaucoup plus accessibles et l’impact est mieux considéré au niveau des dirigeants africains. Nous avons réussi ici au niveau du Sénégal à disposer d’une agence spatiale pour coordonner toute l’activité spatiale de notre pays. Au niveau des applications, les choses sont en train de se mettre en place.
Les applications sur la gestion des inondations, la prévention même des inondations, des applications sur la gestion des sols, de l’agriculture intelligente. Toutes ces questions qui sont aujourd’hui sur la table du décideur sont adressées directement grâce à l’utilisation des technologies et sciences spatiales. La liste n’est pas exhaustive mais en résumé si vous prenez le cas de la santé, c’est grâce à la technologie des satellites que nous allons développer la télémédecine. Nous développons des technologies pour l’aménagement du territoire. Ça impacte l’agriculture, ça impacte la mobilité urbaine, les questions de circulation dans les villes, les embouteillages. Tout ça, ça a des impacts sur la croissance économique de notre pays et c’est en utilisant ces technologies que nous allons pouvoir apporter des avancées.
Sur l’économie, prenons le cas du secteur de la pêche. Nous avons 700 kilomètres de côte. En termes de menaces, que ce soit l’exploitation illicite, que ce soit les menaces de piratage et autres, nos plateformes de pétrole qui sont en haute mer, offshore, tout cela contribue à notre économie. Et si nous ne prenons garde, sans cette surveillance par satellite, beaucoup de menaces et de risques peuvent survenir sans que nous ne soyons au courant. Donc les satellites nous aident à protéger notre environnement maritime, notre économie bleue.
C’est des cas d’usage que nous citons également mais il y en a d’autres. Si vous avez un pays comme le Sénégal où les forêts sont coupées de façon illicite sans qu’on puisse le détecter grâce aux satellites, c’est l’économie qui est affectée immédiatement. Donc notre économie devrait avoir, dans le futur, dans son ADN même, l’utilisation des technologies spatiales pour s’enrichir. Et nous espérons en tout cas jouer ce rôle-là fondamentalement avec l’agence, mais la vision même que le chef de l’État a adressée, c’est-à-dire devenir une nation spatiale.
Où en est le Sénégal dans le développement de ses propres infrastructures ou projets spatiaux opérationnels à court – moyen terme ?
Les projets d’infrastructures constituent un volet qui est extrêmement stratégique pour nous. C’est pour cela que, dès le départ, nous avons misé sur deux gros projets. Le premier concerne les infrastructures au sol. Nous avons initié le projet de construire le premier observatoire de recherche en astronomie et astrophysique qui va être le plus grand en Afrique de l’Ouest. Il va comporter en son sein le premier institut d’astrophysique du Sénégal, qui sera également une grande première en Afrique de l’Ouest.
Cette infrastructure est importante parce que beaucoup de jeunes aujourd’hui qui sont dans les filières scientifiques à l’université en physique, en géologie, en mathématiques veulent embrasser les sciences spatiales, mais ne trouvent pas le tremplin nécessaire. En mettant un observatoire, ça permet de glisser des sciences physiques, la géologie, la géographie et les mathématiques vers l’observation en astronomie, en astrophysique et plus tard d’autres spécialisations.
Deuxième infrastructure qui va arriver, c’est le centre d’assemblage de microsatellites et de nanosatellites. On va mettre en place un centre ici au niveau du Sénégal qui permettra à ce que nos satellites soient fabriqués directement ici. Ça c’est les premiers gros projets en infrastructures au sol. Pour la partie infrastructures en orbite, nous sommes en train de préparer la constellation de satellites qui va être développée avec l’état-major général des armées. Comme je disais, le fondement c’est sécuriser nos territoires et nous avons signé avec l’état-major général des armées un protocole pour aller vers la construction de notre première constellation qui permettra d’avoir deux gros satellites, un dédié à la surveillance maritime, l’autre dédié à la surveillance des frontières.
Nous sommes partenaires du programme Artemis, les accords Artemis, pour le retour sur la Lune. Nous sommes sur un projet de station orbitale de la Lune. En résumé, vous avez cinq gros projets majeurs en termes d’infrastructures sur lesquels nous allons beaucoup miser pour les générations à venir. À côté de ça, il y a les applications dont on a parlé qui sont beaucoup plus calibrées pour générer de l’innovation, générer des emplois, générer des services qui vont aider à augmenter la croissance économique de notre pays.
Justement le Sénégal est signataire des accords Artemis depuis juillet 2025. C’est officiellement le premier pays africain francophone à intégrer ces accords. Peut-on savoir de quoi il s’agit et quel sera l’impact de cette signature sur le plan des missions spatiales au Sénégal ?
Les accords Artemis sont en fait la suite du programme Apollo des années 60. Vous savez, la NASA a décidé de mettre en place une sorte de consortium, un regroupement de nations pour préparer le retour de l’homme sur la Lune. Ce programme s’appelle Artemis et est en train d’être déroulé actuellement. Quand plusieurs pays rassemblent leurs technologies, leurs savoir-faire pour poser l’homme sur la Lune, pas pour une petite visite mais pour installer des bases à la surface lunaire, ça signifie tout simplement que le meilleur de la technologie va être déployé dans le cadre de ce projet-là. Dans le passé, les programmes Apollo, c’était 450 000 ingénieurs et techniciens qui ont travaillé dedans. Et le maximum de ce que nous avions comme technologie à l’époque dans les années 70-69 a été mis en œuvre pour que les programmes Apollo réussissent.
Quand vous dirigez une agence spatiale comme le Sénégal et que vous êtes au courant de ce programme-là, vous savez que toute la technologie que nous avons dans le cadre du spatial sera mise en contribution et vous n’avez pas le droit de rester en retrait. Nous ne voulons pas être des spectateurs, nous voulons être des acteurs. C’est pour ça qu’un an après la création de l’agence, nous avons commencé à travailler avec le département d’État américain, avec la NASA et l’ambassade des États-Unis ici, pour préparer l’entrée du Sénégal dans les accords Artemis. C’est un ensemble de principes : comment nous allons ensemble aller sur la Lune ? Quelles sont les règles à respecter ? L’usage pacifique de ces moyens qui vont être déployés. Et le Sénégal a décidé de rejoindre les accords Artemis avec un principal objectif, faire la montée en compétence de nos ingénieurs et techniciens qui vont être mis à contribution dans le cadre de ce projet. Il n’est pas juste question de coopération, il n’est pas juste question d’être autour de la table, il est question également de participer aux missions techniquement.
La NASA nous a sollicité il y a très peu de temps pour faire des propositions de projets, soit de robots ou en tout cas de mécanismes techniques qui pourraient être utilisés sur la Lune et on a mis à contribution nos équipes techniques pour faire des propositions. Donc les projets Artemis, les accords vont permettre de rassembler l’ensemble des pays signataires sur le développement de cette technologie qui va être déployée sur la Lune et ce n’est que bénéfique pour le Sénégal.
D’un autre côté, on est en train de travailler vraiment pour occuper une place stratégique dans ces accords-là. Quand vous faites décoller une fusée ou en tout cas un programme depuis les Etats-Unis, vous traversez l’océan Atlantique, quand vous arrivez sur le continent africain, le premier pays avec lequel vous allez être en contact, c’est le Sénégal. Donc stratégiquement, on a une position privilégiée qui fait que dans le cadre de ces accords Artemis, on peut apporter considérablement à la NASA. C’est une fenêtre qui s’ouvre aux générations d’ingénieurs et de techniciens du Sénégal pour contribuer de façon significative au retour de l’homme sur la Lune et nous sommes autour de la table actuellement. C’était vraiment important pour nous de ne pas rater ces accords Artemis.
Source : La Tribune