Le président ne peut pas réaliser la vision Sénégal 2050 en traitant la culture comme une variable d’ajustement folklorique (Ousmane Faye)

Lancé en septembre 2026, le mouvement Wàllu Culture réclame une rupture économique et politique pour placer les industries créatives, l’artisanat et le tourisme au cœur du développement national. Financement via les ressources extractives, création de 8 pôles de haute production dans les régions, conquête du pouvoir local : Ousmane Faye dresse un état des lieux sans concession et décline sa feuille de route.

Vous êtes le président du mouvement Wàllu Culture lancé en septembre 2026. Quels sont les tenants et aboutissants de cette initiative ?

Permettez-moi, d’abord, de poser les bases de notre démarche. Le gouvernement a tracé sa feuille de route Sénégal 2050. On y parle de transformation. Je vous pose la question : peut-on bâtir le Sénégal de demain en ignorant son esprit ? C’est non. Wàllu Culture est né pour corriger cette anomalie : l’exclusion de la culture des décisions économiques.

Pendant des décennies, l’artiste sénégalais est réduit à l’animation. Quand les projecteurs s’éteignent, ces créateurs tombent dans l’oubli et la maladie, sans protection sociale. C’est inacceptable. Nous rompons avec cette vision contemplative pour imposer une approche économique et technologique de la culture. De plus, les acteurs de la culture, de l’artisanat et du tourisme sont ignorés dans la redistribution des investissements publics. Nous représentons une force économique majeure, mais nous n’avions pas de voix unifiée. Wàllu Culture est cette voix. La souveraineté est d’abord culturelle, le patrimoine est une ressource inépuisable.

Le Sénégal est un pays producteur de pétrole et de gaz. Nous exigeons qu’une quote-part des revenus extractifs soit injectée dans le financement des industries créatives, de l’éducation et du patrimoine. C’est la fin du « tout-Dakar » : nous exigeons la création de lieux de hautes productions dans les huit pôles régionaux. Chaque talent, de Tambacounda à Saint-Louis, doit pouvoir créer, produire et vendre sans avoir à s’exiler. Cela passe par une modernisation numérique pour structurer nos industries créatives et par l’application stricte d’un véritable statut socioéconomique des acteurs. Wàllu Culture est un mouvement politique de rupture. Nous exigeons notre légitimité à la table du développement.

Sur quels leviers comptez-vous vous appuyer pour atteindre les objectifs assignés ?

Point de belles ambitions sans une stratégie d’exécution solide. Pour faire de la culture le moteur du Sénégal 2050, nous avons structuré notre action autour de cinq leviers stratégiques majeurs à l’échelle nationale. En premier lieu, le levier législatif et institutionnel : acter l’opérationnalisation du statut de l’artiste pour garantir l’intégration dans le système de protection sociale. La misère doit cesser d’être le prix à payer des acteurs.

Deuxièmement la révolution doctrinale. La culture est un chantier de souveraineté nationale. Notre proposition d’adosser la Licence de l’Entrepreneur Culturel au Guichet Unique de l’APIX (Sénégal Culture) incarne cette rupture. L’entrepreneur devient un opérateur économique formel et protégé. En liant l’Art, la Haute Finance et l’Industrie, le génie créatif devient le moteur de notre indépendance économique.

Troisième levier, le levier financier durable. Nous refusons les « fonds sous perfusion ». Nous plaidons pour l’inscription dans la loi de finances d’un prélèvement direct d’un pourcentage minimal des revenus du pétrole et du gaz au profit d’un Fonds Souverain pour la Culture.

Il faut aussi un levier territorial solide, anticiper l’Acte 4 de la décentralisation en modélisant 8 pôles régionaux de haute production. Nous contractualisons avec les collectivités pour valoriser le patrimoine propre à chaque terroir : la Casamance (musique, artisanat), Saint-Louis (patrimoine), Thiès et Dakar (cultures urbaines), Louga et Diourbel (textile), le Delta du Saloum et Kédougou (tourisme culturel).

Il y a également le levier technologique, numérique et populaire. Le portail unique « Sénégal-Culture-Artisanat-Tourisme » adossé à l’APIX servira de vitrine mondiale par e-commerce et blockchain. Enfin, notre force repose sur le peuple : nous installons des cellules dans les 46 départements pour constituer un bloc social et politique.

Est-ce que dans sa composition et sa structuration, le groupe d’initiative Wàllu Culture est assez représentatif du secteur ?

Au-delà de nos modestes personnes, Wàllu Culture est devenu le carrefour incontournable des forces vives du secteur. Depuis la pose de notre première pierre devant les médias, le comité d’initiative n’a pas cessé de s’élargir. La rencontre Xeltu Wàllu Culture a suscité le ralliement de grandes identités : Nicola Sawalo Cissé et Moussa Sène Absa (cinéma), Zoulou Mbaye et Thiané Fall (arts visuels), Adama Diallo (haut fonctionnaire), Ousmane Seydi (musicien), j’en passe. Nous fusionnons la sagesse, les expertises, la créativité, la technologie et la puissance démographique des communautés de la main.

Concernant la légitimité territoriale, notre mouvement unifie des réseaux représentant environ 778 000 travailleurs répartis sur les 8 pôles. Nous fédérons la Culture et les ICC (125 575 acteurs), l’Artisanat et le Textile (485 000 acteurs) et le Tourisme (167 500 acteurs). C’est la voix de près de 800 000 familles. C’est aussi une coalition syndicale comportant des associations et organisations professionnelles y compris les cultures urbaines, les regroupements de tailleurs professionnels et la Fédération Nationale des Artisans du Sénégal avec environ 220 000 membres, renforcée par les artisans des métaux, du bois et de la mécanique. Voilà notre feuille de route pour les élections territoriales. Nous allons transformer ces forces vives en sièges pour imposer la culture et les artisans dans les prises de décision.

Quelle appréciation faites-vous de la politique culturelle mise en place par le régime en place ?

Wàllu Culture refuse la critique stérile tout comme celle de l’applaudissement aveugle. Notre appréciation constitue notre réponse à la DPG du Premier ministre. Nous saluons la vision souverainiste, mais nous constatons avec gravité l’oubli du secteur culturel dans l’exécution budgétaire et structurelle. Notre analyse se décline ainsi : nous saluons la rupture prônant la souveraineté dans le Sénégal 2050, la décolonisation mentale, la promotion des langues nationales, la réhabilitation des figures historiques, la volonté du « Made in Senegal ».

Nous exigeons la correction du fossé budgétaire. Le ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme reste le moins doté avec 0,4% du budget de l’État. De plus, la culture reste exclue de la redistribution des ressources extractives. Sur le terrain, l’opérationnalisation des infrastructures et les réformes du Statut de l’artiste piétinent dans les labyrinthes administratifs.

Wàllu Culture est une sentinelle exigeante. Nous disons au président : « Vous ne pouvez pas réaliser votre vision en continuant de traiter la culture comme une variable d’ajustement folklorique. »

La culture étant une compétence transférée, on ne saurait en parler sans évoquer la responsabilité centrale des collectivités territoriales. Pensez-vous qu’elles jouent pleinement leur rôle ?

Les collectivités territoriales ne jouent pas leur rôle. C’est la conséquence d’une faillite structurelle du modèle de décentralisation. L’action culturelle des collectivités territoriales se résume au financement de cérémonies ou d’ASC. Ce n’est pas cela une politique culturelle territoriale. Nos constats sont clairs.

Concernant le transfert sans ressources, les fonds de dotation de la décentralisation de l’État central sont squelettiques. La priorité des élus va légitimement à la santé et à l’éducation, en ignorant la culture. Concernant l’absence de fiscalité locale, il n’existe aucun mécanisme fiscal incitatif permettant aux communes de capitaliser sur leurs ressources créatives et générer de la valeur. Concernant le déficit d’ingénierie culturelle locale, les services culturels font face à un manque d’expertise. Elles sont dirigées par du personnel non qualifié dans les industries créatives. Concernant l’absence de plans de développement, rares sont les collectivités qui disposent d’un plan de développement culturel mis à jour en phase avec l’agenda Sénégal 2050.

En termes de rupture, Wàllu Culture préconise un co-investissement et une contractualisation entre les collectivités territoriales elles-mêmes, l’État et les partenaires économiques et financiers. Les 8 pôles régionaux doivent être structurés comme hubs de transformation. Les collectivités doivent mutualiser leurs ressources avec celles de l’État pour co-financer les infrastructures de hautes productions.

Nous préconisons aussi les Contrats Territoire-Culture-Industrie. Il s’agit de contrats tripartites entre l’État central (par les revenus extractifs), les collectivités (foncier et fiscalité) et le secteur privé culturel (ingénierie et contenu).

Nous préconisons également la formation des élus, agents et acteurs locaux via un programme de formation en ingénierie culturelle destiné aux agents des collectivités pour apprendre à transformer un patrimoine culturel en gisement d’emplois, fiscaux et de croissance locale.

Les territoires sont la ligne de front de notre souveraineté culturelle. Si nous voulons que les collectivités jouent leur rôle, nous devons briser la centralisation financière de l’État, injecter une partie de la manne du pétrole et du gaz dans les territoires et doter nos régions de moyens adéquats. Nous invitons les associations des collectivités locales à s’allier à notre démarche.

En parlant de collectivités locales et de décentralisation, notons que les élections territoriales approchent. Les membres du mouvement Wàllu Culture comptent-ils briguer des responsabilités électives ou resteront-ils dans un rôle purement consultatif ?

Le mouvement Wàllu Culture refuse le piège du rôle consultatif. Nous ne sommes pas un « think tank » de salon. Nous sommes un mouvement politique de rupture, et nous irons conquérir le pouvoir. Notre position s’articule autour de trois orientations de combat.

Premièrement, la fin de la politique de la chaise vide : pendant des décennies, les acteurs de la culture, de l’artisanat et du tourisme ont commis l’erreur de rester en marge des instances de décision. Wàllu Culture investira l’arène politique locale. Nos leaders de pôles seront candidats aux élections locales. Nous allons siéger au sein des collectivités à travers les 46 départements pour diriger les mairies et les commissions culturelles.

Deuxièmement, le pouvoir de co-décision : le rôle « consultatif », c’est le hochet que les politiciens professionnels ont toujours donné à la culture pour l’endormir. Nous disons stop. Nous voulons décider et voter les budgets et l’affectation du foncier pour ériger les 8 pôles de hautes productions. Nous serons partie de ceux qui vont signer les décrets pour la fiscalité incitative en faveur des artisans.

Troisièmement, une stratégie autonome et d’ouverture : Wàllu Culture s’appuiera sur sa légitimité et sa base populaire. Nous n’allons pas nous dissoudre dans les partis politiques traditionnels. Nous allons constituer des listes citoyennes et de coalitions stratégiques avec des forces politiques qui intègrent notre manifeste.

Notre représentativité dans les 8 pôles régionaux est notre plus grande arme. Nos candidats ne seront pas parachutés ; ce sont des figures respectées qui vivent avec les populations à la base. Wàllu Culture est né pour exercer des responsabilités. Nous traduisons la souveraineté culturelle en souveraineté politique locale. Nous irons chercher les suffrages des Sénégalais, terroir par terroir, commune par commune, pour faire de la culture le véritable moteur du développement du pays. Les élections territoriales qui approchent seront le premier test de notre puissance de frappe politique, et nous sommes prêts.

Propos recueillis par Mohamed Ndjim (La Tribune)

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