Dakar, ce 20 septembre 2026. Il est 13 heures, il pleut sur une partie de la capitale…Le ministère de l’Éducation nationale vient de tracer sur le papier 19 nouvelles circonscriptions scolaires (2 Inspections d’Académie et 11 Inspections de l’Éducation et de la Formation). La technocratie ministérielle applaudit, les communiqués s’autosatisfont : on promet de rapprocher l’administration des populations.Mais après 40 ans passés dans les tranchées de l’école sénégalaise, mon devoir de réserve s’efface définitivement devant mon devoir de vérité. Et la vérité est crue : cette réforme sera un mirage pédagogique si nous continuons à gérer l’école publique avec le logiciel de la mendicité institutionnelle et des vieux dogmes administratifs.
Sur le terrain, la realité va rattraper le décret. Ces nouvelles inspections mettront plus de six mois à balbutier, logées dans des hangars prêtés ou des coins de préfecture, suspendues au « bras long » et aux relations personnelles de leur chef pour obtenir trois tables-bancs de récupération et une rame de papier. C’est cela, la vérité de l’école sénégalaise.Le piège de l’illusion salariale. Ayons le courage de dire ce que personne n’ose dire : l’argent ne suffit plus à réparer une machine brisée. Certes, des efforts budgétaires notables ont été consentis ces dernières années pour revaloriser le traitement des enseignants, mais il convient de fortement nuancer cet impact. Le salaire n’est que la condition minimale de la dignité.
L’essentiel de l’agonie de notre système se joue sur les conditions médianes : des enseignants abandonnés dans le dénuement, une démotivation qui gangrène les classes et un blocage cynique des carrières.Si le peuple sénégalais veut que ces 19 circonscriptions sauvent l’école plutôt que de servir de vitrines politiques, il doit imposer quatre exigences non négociables dans les cahiers des charges :
1. Inspecter autrement : Passer du comptage des têtes au quantum d’heures
Il faut changer radicalement de paradigme. La règle obsolète qui impose à un inspecteur un quota fixe de « 30 maîtres à inspecter par an » doit être abandonnée. Elle pousse à une course quantitative stérile. Comme je le développables déjà dans le chapitre « Inspecter autrement » de mon ouvrage L’École : mon choix, ma passion !, l’intervention de l’inspecteur doit désormais être calculée en heures, sur la base d’un quantum annuel minimum de 900 heures.Ce temps de terrain doit être rigoureusement ventilé selon le modèle scientifique que j’y proposais : 200 heures de contrôle strict, 300 heures d’encadrement pédagogique et 100 heures de régulation. C’est en structurant le temps des corps de contrôle de cette manière que nous passerons d’une inspection-sanction à un véritable accompagnement de la performance.
2. Briser le monopole du véhicule unique et imposer le minibus de brousse
L’unique 4×4 d’une inspection se transforme presque toujours en voiture de fonction privée pour le chef de circonscription, laissant les équipes de supervision bloquées au bureau. Le contrôle de terrain s’en trouve lourdement affecté.Chaque inspection doit impérativement détenir trois véhicules sanctuarisés : une voiture de direction, un 4×4 d’équipe (dont le planning de visites est obligatoirement transmis au Préfet pour verrouiller son effectivité), et un minibus de service. Dans nos zones rurales enclavées, où le transport est un calvaire, ce minibus est une priorité absolue : il doit servir à transporter collectivement les formateurs et les enseignants pour les Cellules d’Animation Pédagogique (CAP) et les séminaires. Sans cela, on institutionnalise l’abandon des maîtres de brousse.
3. Un ordinateur portable par inspecteur pour libérer les carrières
Le sort des jeunes enseignants est un scandale invisible. Le bulletin d’inspection, qui décide de leur avancement, de l’intégration de leur note et de leur salaire, est systématiquement jeté au bas de la pile des secrétariats, écrasé par la paperasse. Durant ma carrière, j’ai dû en être réduit à utiliser mes réseaux personnels à la Fondation Friedrich Ebert pour faire dactylographier mes rapports afin de ne pas sacrifier l’avenir des jeunes collègues !Cette humiliation doit cesser. Chaque inspecteur doit disposer d’un ordinateur portable de fonction connecté à la plateforme MIRADOR. Le bulletin doit être saisi et importé directement en ligne depuis la classe, sur le terrain. Supprimons l’étape intermédiaire du secrétariat physique qui asphyxie la carrière des maîtres.
4. Des inspections avec amphithéâtre : Le sanctuaire du dialogue
Nos inspections ne peuvent plus être de froids comptoirs d’enregistrement. Elles doivent devenir des pôles de savoir. Le cahier des charges de chaque nouvelle construction doit imposer un amphithéâtre obligatoire. Un lieu digne pour la formation continue locale, mais aussi un espace neutre pour le dialogue social permanent avec les syndicats et les directeurs. On n’éteint pas les crises scolaires depuis Dakar, on les prévient dans les régions.
L’école est un problème de société, pas une affaire de décrets
Créer des structures sans leur donner les armes de leur mission n’est pas une réforme, c’est une imposture politique qui épuise le moral de la nation. La revalorisation de la fonction enseignante ne se limite pas à des revalorisations financières indispensables ; elle se joue au quotidien dans la dignité des outils de contrôle, d’encadrement et de travail. J’en appelle aux parents d’élèves, aux syndicats, à la société civile et à chaque citoyen sénégalais : appropriez-vous ce cahier des charges. Exigez des comptes. L’excellence de nos enfants ne se négocie pas dans les salons, elle se construit sur les pistes rurales, dans la transparence, la rigueur des heures de contrôle et la dignité de nos corps d’encadrement.
Inspecteur Amadou Moustapha Sène
Ancien Inspecteur de l’Éducation nationale
Auteur de l’ouvrage : « L’École : mon choix, ma passion ! » (Préface par Mamadou Ndoye, ancien Ministre de l’Éducation de base ; Postface par Cheikh Tidiane Dièye, ancien Conseiller Spécial en Communication du Président Abdou Diouf)