Sénégal : le respect et la retenue, derniers remparts du vivre-ensemble (Par Adama Aly Pam & Ibra Ciré Ndiaye)

Le Sénégal aime se penser comme une terre de Téranga, de dialogue et de solidarité. Cette représentation n’est pas qu’un récit flatteur que la nation se ferait d’elle-même. Elle renvoie à des pratiques sociales profondément enracinées : respect des anciens, solidarité familiale, hospitalité, médiation, voisinage, partage des joies comme des épreuves. Mais ces ressorts du lien social ne sont jamais définitivement acquis. Ils peuvent se renforcer comme ils peuvent se défaire.

C’est pourquoi le respect doit être placé au cœur de la réflexion sur la paix civile et la stabilité du Sénégal. Car lorsque l’insulte remplace l’argument, que la stigmatisation se substitue au débat, que le soupçon devient une méthode politique et que la violence prétend résoudre les désaccords, ce n’est pas seulement la tranquillité publique qui est menacée. C’est le lien social lui-même, et avec lui la possibilité d’un destin collectif.

Le vivre-ensemble ne signifie pas que tous les Sénégalais pensent de la même manière. Il suppose au contraire d’accepter la pluralité des opinions, des croyances et des intérêts, à la condition que cette diversité s’inscrive dans un cadre commun : celui du droit, de la dignité humaine et du respect de l’autre. Notre pays est traversé par des vents mauvais. La haine de l’autre, la stigmatisation, le dénigrement et le règlement de comptes s’installent dans l’espace public, ils fragilisent la cohésion sociale, menacent la stabilité nationale et peuvent, à terme, mettre en péril les fondements mêmes de la République.

UNE SOCIÉTÉ OÙ LES DIFFÉRENCES N’ONT JAMAIS EMPÊCHÉ DE FAIRE NATION

L’expérience sénégalaise offre, à cet égard, une singularité qu’il convient de rappeler. Dans un pays à très forte majorité musulmane, Léopold Sédar Senghor, catholique pratiquant, a été élu président de la République et a dirigé le pays pendant vingt ans, de 1960 à 1980. Ce fait historique dit quelque chose d’essentiel sur la conception sénégalaise de la citoyenneté : la religion d’un individu n’a pas vocation à déterminer son droit à participer à la conduite des affaires publiques.

Cette coexistence ne s’est d’ailleurs jamais limitée aux institutions politiques. Elle se lit dans la vie quotidienne. Musulmans et chrétiens vivent dans les mêmes quartiers, fréquentent les mêmes écoles, travaillent dans les mêmes administrations et les mêmes entreprises, entretiennent des liens d’amitié et de voisinage. Plus profondément encore, les familles se croisent et se mêlent.

Les mêmes patronymes peuvent appartenir à des familles de confessions différentes. Les mêmes familles peuvent compter des musulmans et des chrétiens. Les mêmes communautés partagent les fêtes, les mariages, les baptêmes et les deuils.

La solidarité ne s’arrête pas à la frontière de la confession. On se rend visite à l’occasion des fêtes religieuses ; on accompagne une famille dans l’épreuve ; on partage un repas ; on participe aux cérémonies. Cette proximité sociale est peut-être l’une des expressions les plus fortes de la Téranga.

Elle rappelle une vérité simple : on peut ne pas partager la même foi et partager le même pays ; on peut avoir des convictions différentes et appartenir à la même communauté nationale.

Cette expérience constitue un patrimoine immatériel qu’il serait dangereux de banaliser. Elle montre surtout que la cohésion nationale ne repose pas sur l’effacement des différences, mais sur la capacité à les faire coexister.

LE RESPECT : UNE PRATIQUE SOCIALE AVANT D’ÊTRE UNE RÈGLE DE DROIT

Le respect ne commence pas dans les institutions. Il commence dans la famille.

C’est là que l’enfant apprend à écouter, à partager, à reconnaître l’autre et à respecter les aînés. L’école, les institutions religieuses, les associations, les médias et les institutions publiques prolongent ensuite cet apprentissage.

Cette socialisation produit ce que l’on pourrait appeler une culture civique : l’idée selon laquelle nous ne vivons jamais seuls, que nos actes ont des conséquences sur les autres et que la liberté de chacun trouve sa limite dans les droits d’autrui.

Dans la tradition sénégalaise, le respect s’adresse aux parents et aux anciens, mais aussi aux enseignants, aux autorités religieuses et coutumières, aux élus, aux magistrats, aux agents publics et aux forces chargées de la sécurité. Il s’adresse également aux institutions de la République.

Mais respecter l’autorité ne signifie pas renoncer à la critique. Une démocratie ne demande pas aux citoyens de se taire ; elle leur demande de transformer leur désaccord en débat.

On peut contester une politique sans insulter celui qui la conduit. On peut manifester sans détruire. On peut dénoncer une injustice sans appeler à la violence. On peut combattre une idée sans considérer celui qui la défend comme un ennemi.

C’est précisément là que se situe la frontière entre la démocratie et la violence politique : le désaccord est légitime ; la violence contre les personnes et les biens ne l’est pas.

QUAND LE DÉBAT PUBLIC SE TRANSFORME EN AFFRONTEMENT

Les épisodes de violences que le Sénégal a connus ces dernières années ont rappelé la fragilité de cet équilibre. Lorsque la parole publique se radicalise, que les réseaux sociaux deviennent des chambres d’écho de la colère, du dénigrement et terreau d’invectives, et que l’adversaire politique est progressivement présenté comme un ennemi à dénigrer, le passage à l’acte peut devenir plus facile.

Les conséquences sont connues : morts, blessés, familles endeuillées, commerces détruits, transports perturbés, bâtiments publics dégradés, établissements scolaires et universitaires affectés, et surtout une confiance collective profondément ébranlée.

La destruction des biens publics ne constitue pas une abstraction. Un bâtiment public appartient à tous. Une école appartient à tous. Une université appartient à tous. Une route, un véhicule de transport collectif ou un équipement administratif appartiennent à la collectivité. Les détruire revient donc à priver la communauté de biens qu’elle a financés et dont elle a besoin.

Les forces de défense et de sécurité ont la responsabilité de protéger les personnes et les institutions dans le cadre de la loi. Mais aucune société ne peut faire reposer durablement sa stabilité sur la seule intervention des forces de sécurité.

La paix est aussi une construction citoyenne.

Elle dépend de la capacité de chacun à ne pas relayer une rumeur, à ne pas propager une accusation invérifiée, à ne pas encourager la haine et à ne pas transformer une divergence politique en conflit personnel.

À l’heure des réseaux sociaux, cette responsabilité est devenue plus grande encore. Un message écrit en quelques secondes peut être partagé des milliers de fois et contribuer à embraser une situation déjà tendue. Une question devrait alors accompagner tout acte de publication : est-ce que ce que je diffuse contribue à éclairer le débat ou à l’envenimer, à contribuer au vivre-ensemble ou à le fragiliser ?

RESPECTER LES RÈGLES COMMUNES ET S’IMPOSER LA RETENUE

Le respect suppose également l’acceptation des règles qui organisent la vie collective.

Dans une République, la loi n’est pas seulement un instrument de contrainte. Elle constitue le cadre qui permet à des individus différents de vivre ensemble. Elle définit des droits, mais aussi des obligations.

La démocratie ne consiste donc pas à réclamer uniquement ses droits. Elle implique également l’acceptation des responsabilités qui permettent aux droits des autres d’être effectivement protégés.

Le citoyen ne peut exiger le respect de sa propre liberté tout en refusant celle d’autrui. Il ne peut réclamer la justice pour lui-même tout en considérant que les obligations ne s’appliquent qu’à ses adversaires. Dans l’espace public, il y a des manières de dire et de faire, de la retenue dans le verbe et l’action.

La citoyenneté est un équilibre entre droits et devoirs.

C’est cet équilibre qui permet de préserver les institutions sans transformer leur respect en culte de l’autorité, et de défendre la liberté sans la confondre avec le droit de nuire.

RESPECTER AUSSI LA TERRE QUE NOUS HABITONS

Le respect ne s’arrête ni aux personnes ni aux institutions. Il concerne également notre environnement.

La pollution de l’air, la dégradation des sols, la contamination de l’eau, l’accumulation des déchets plastiques, l’insalubrité et la destruction des écosystèmes constituent des problèmes de santé publique et de cohésion sociale.

Les activités extractives posent, dans certaines régions, des questions légitimes concernant leurs conséquences environnementales et sanitaires. Ces préoccupations doivent pouvoir être exprimées et discutées dans un cadre démocratique, à partir des connaissances scientifiques, du droit et du dialogue avec les populations concernées.

Mais la question environnementale commence également à notre porte.

Jeter ses déchets dans la rue, dégrader un espace public, gaspiller l’eau ou négliger l’hygiène collective ne sont pas de simples incivilités. Ce sont des comportements qui ont un coût pour l’ensemble de la société.

Respecter son environnement, c’est respecter ceux qui y vivent aujourd’hui et ceux qui y vivront demain.

UNE RESPONSABILITÉ QUI DÉPASSE LES FRONTIÈRES

Le respect ne s’arrête d’ailleurs pas aux frontières nationales.

Les Sénégalais vivent, travaillent et étudient dans de nombreux pays. Ils y représentent, volontairement ou non, une part de l’image de leur pays d’origine. Respecter les lois du pays d’accueil, ses institutions, ses populations et son environnement relève donc aussi d’une forme de citoyenneté.

La Téranga ne peut être une valeur revendiquée uniquement lorsque nous sommes chez nous. Elle doit également se traduire par notre comportement à l’égard des sociétés qui nous accueillent.

Le respect est ainsi à la fois une valeur familiale, une exigence citoyenne et une responsabilité internationale.

PRÉSERVER CE QUE LE SÉNÉGAL A DE PLUS PRÉCIEUX

Le Sénégal ne manque pas de divergences. Il existe des conflits d’intérêts, des désaccords politiques, des inégalités, des frustrations et des revendications légitimes. Une société démocratique n’a pas vocation à les dissimuler.

Mais elle doit apprendre à les traiter autrement que par la violence.

Le véritable enjeu n’est donc pas de construire une société sans conflits. Il est de construire une société capable de résoudre ses conflits sans se détruire. C’est là que le respect prend tout son sens. Respecter les personnes, les respecter les institutions et les lois. Respecter les biens publics et privés. Respecter les convictions d’autrui. Respecter l’environnement. Et surtout, respecter celui qui ne pense pas comme nous.

L’histoire du Sénégal montre que cette coexistence est possible. La rencontre quotidienne des musulmans et des chrétiens, les solidarités familiales qui traversent les appartenances religieuses, les mêmes patronymes, les mêmes cérémonies, les mêmes deuils et, au sommet de l’État, l’élection d’un président catholique dans un pays très majoritairement musulman constituent autant de manifestations d’une culture politique et sociale singulière.

Cet héritage n’est pourtant pas une assurance tous risques. Une tradition de tolérance ne survit que si chaque génération la fait vivre et transmettre.

La paix n’est donc ni un acquis définitif ni la simple absence de violence. Elle est un travail quotidien : celui de la parole contre l’invective, du droit contre l’arbitraire, du dialogue contre la confrontation et du respect contre le mépris, de la retenue contre l’excessif.

C’est peut-être là la véritable leçon de la Téranga : vivre ensemble ne signifie pas être semblables ; cela signifie être capables de rester unis malgré nos différences.

Jàmm du doy : de paix, il n’y en aura jamais trop.

Adama Aly PAM

Archiviste-Paléographe

Ibra Ciré NDIAYE

Chercheur associé à l’IFAN

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