Et la femme disparut du pouvoir ? De l’école au ministère : où disparaissent les femmes ? Qui a peur des femmes de pouvoir ? Gouverner sans les femmes ?
Le plafond de verre de la République !
La femme sénégalaise : assez compétente pour servir, pas assez pour diriger !
Le nouveau gouvernement Ahmadou Al Aminou Lo, récemment nommé a relancé un débat qui dépasse largement la composition d’une équipe ministérielle. Ce débat touche à une question plus fondamentale : quelle place la République sénégalaise accorde-telle réellement à ses filles lorsqu’il s’agit de gouverner ?
Le paradoxe sénégalais : les femmes étudient, travaillent, mais gouvernent peu.
Le Sénégal aime célébrer ses femmes.
Nous les célébrons lorsqu’elles excellent à l’école. Nous les célébrons lorsqu’elles deviennent enseignantes, médecins, magistrates, entrepreneures, administratrices ou universitaires. Nous les célébrons lorsqu’elles portent l’économie familiale, accompagnent les communautés et contribuent au développement national.
Pourtant, lorsqu’il s’agit des plus hauts lieux de décision de la République, leur présence semble soudainement s’effacer.
Comment parler de transformation systémique si la moitié du pays reste marginale dans les lieux de décision ? Comment parler de souveraineté populaire si les femmes, qui portent une part essentielle de la société, sont si peu présentes au sommet de l’État ? Comment parler de justice sociale si l’accès au pouvoir reste aussi déséquilibré ?
En 1960, sous Léopold Sédar Senghor, le premier gouvernement du Sénégal indépendant comptait 16 ministres. Aucun n’était une femme. Il faudra attendre la fin des années 1970 pour voir Caroline Faye Diop ouvrir une brèche historique dans un univers politique entièrement masculin.
Sous Abdou Diouf, la présence féminine progresse, mais reste limitée. La femme entre dans l’appareil d’État, mais rarement dans les ministères de souveraineté ou les postes stratégiques.
Sous Abdoulaye Wade, une accélération apparaît. En 2000, le gouvernement Niasse II compte 3 femmes sur 25 ministres, soit 12 %. En 2007, le gouvernement Soumaré atteint 4 femmes sur 17 ministres, soit 23,5 %. Le symbole le plus fort de cette période reste la nomination de Mame Madior Boye comme Première ministre. Pour la première fois, une femme sénégalaise occupe la Primature.
Sous Macky Sall, la représentation féminine connaît ses meilleurs niveaux gouvernementaux récents.
En 2012, le gouvernement Abdoul Mbaye compte 6 femmes sur 25 ministres, soit 24 %. En 2019, le gouvernement Dionne atteint 8 femmes sur 32 ministres, soit 25 %. Ce n’est pas encore la parité, mais c’est une progression visible.
Le nouveau gouvernement sénégalais compte 31 membres, dont seulement 4 femmes, soit à peine 12,9 %.
Ce chiffre mérite réflexion.
Car le Sénégal ne manque pas de femmes compétentes.
Les femmes enseignent dans nos écoles, dirigent des entreprises, occupent des fonctions administratives, siègent dans les universités, travaillent dans la magistrature, la santé, la finance, la recherche et la société civile.
La question n’est donc pas celle de la compétence.
La question est celle de l’accès au pouvoir.
Le paradoxe est encore plus frappant lorsqu’on regarde l’Assemblée Nationale. Grâce à la loi sur la parité, les femmes représentent plus de 40 % des députés.
Autrement dit :
Quand la loi impose la représentation, les femmes sont présentes.
Quand la nomination dépend directement de la volonté politique du Président et du Premier ministre, la représentation féminine s’effondre.
Cela veut dire une chose simple : quand la parité est encadrée par la loi, les femmes entrent dans les institutions. Quand elle dépend du bon vouloir politique, elles reculent.
Voilà le cœur du problème.
Ce constat ne vise ni un homme ni un gouvernement en particulier.
Il interroge notre modèle de gouvernance. Pourquoi les femmes sont-elles suffisamment compétentes pour enseigner, administrer, soigner, entreprendre ou former les futures générations, mais demeurent minoritaires lorsqu’il s’agit de diriger les ministères, les sociétés nationales ou les grandes administrations ?
Le véritable enjeu n’est pas de nommer des femmes pour respecter un quota.
Le véritable enjeu est de mobiliser tous les talents dont dispose la Nation.
Une République moderne ne se mesure pas uniquement à ses infrastructures, à ses indicateurs économiques ou à ses ambitions de développement. Elle se mesure également à sa capacité à mobiliser l’ensemble de ses talents.
Or une Nation qui n’utilise pas pleinement les compétences de plus de la moitié de sa population se prive elle-même d’une partie de son intelligence collective. Le Sénégal a besoin de ses fils. Mais il a tout autant besoin de ses filles.
Une République ne peut prétendre mobiliser toutes ses forces lorsqu’une partie de ses talents reste sous-représentée dans les lieux où se prennent les décisions. Une rupture politique qui ne s’accompagne pas d’une progression de la place des femmes dans les centres de décision demeure, à bien des égards, une rupture inachevée. Le patriotisme ne consiste pas seulement à aimer son pays. Il consiste aussi à faire confiance à tous ses talents, y compris ceux de ses filles.
Par Bigué Cheikh Ndiaye, Ingénieur de Systèmes QSE, pour le Club Citoyen Pour la Justice et la Paix (Club CJP)
