République des doublons : le coût caché d’un État trop fragmenté (Par Fatou Ouleye Sambou)

Alors que les citoyens supportent l’austérité, l’État continue de fonctionner à travers une architecture complexe de structures redondantes. Entre agences redondantes et guichets qui se chevauchent, se pose la question de leur cohérence et de leur impact réel sur le quotidien des sénégalais.

Le Sénégal traverse une zone de turbulences économiques où chaque citoyen, du secteur informel aux banlieues de Dakar, est sommé de se serrer la ceinture. Dans ce climat d’austérité silencieuse, une vérité s’impose. Le peuple ne peut consentir à des sacrifices que si l’État lui-même montre la voie de l’exemplarité. La modernisation de l’appareil public, telle qu’annoncée par les autorités depuis plusieurs mois, est devenue une dette morale que le sommet doit à la base.

Face aux défis d’un développement économique qui exige de l’agilité, la multiplicité de nos structures publiques interroge. Combien de directions, d’agences et de fonds d’appui se marchent sur les pieds avec des mandats convergents, voire identiques ? Cette fragmentation institutionnelle dilue l’efficacité de l’action gouvernementale et fragilise l’utilisation optimale des deniers publics. Une réflexion sur le renouvellement des profils et la durée d’occupation de certaines fonctions de conseil s’impose également dans une logique de performance publique. L’heure est venue d’une rationalisation audacieuse.

L’exemple de la régulation de marché

Pour comprendre la pertinence d’une telle démarche, la question d’un rapprochement institutionnel entre l’Organe de Régulation du Système de Récépissé d’Entrepôt (ORSRE) et l’Agence de Régulation des Marchés (ARM), tous deux du Ministère de l’Industrie et du Commerce mérite d’être posée. L’ORSRE a été conçue pour piloter le Système de Récépissé d’Entrepôt (SRE), en vue d’un financement agricole. Or, son mandat croise inévitablement celui de l’ARM, garante de la transparence générale des marchés. La consolidation de ces deux entités au sein d’une agence unifiée permettrait une consolidation de l’ensemble des dynamiques commerciales, y compris les instruments financiers agricoles. Ce guichet unique de la régulation offrirait aux acteurs économiques une meilleure lisibilité. C’est cela, la subtilité administrative qui simplifie pour fortifier.

Des pistes de synergie pour des guichets uniques

Cette logique de bon sens doit s’étendre à tous les secteurs névralgiques où la dispersion des forces administratives nuit à l’action publique :

– L’emploi et la formation : Une mutualisation plus poussée des missions de l’Agence nationale pour la promotion de l’emploi des jeunes (ANPEJ) et du Fonds de financement de la formation professionnelle et technique (3FPT) s’impose. Un unique « Guichet de l’Emploi et des Compétences » garantirait une adéquation réelle entre l’offre de formation et les besoins du marché, évitant aux jeunes de se perdre dans un labyrinthe de guichets.

– Le tourisme et le littoral : L’unification des forces de la Société d’Aménagement et de Promotion des Côtes et Zones Touristiques du Sénégal (SAPCO) et de l’Agence Sénégalaise de Promotion Touristique (ASPT) permettrait d’harmoniser l’aménagement côtier et la promotion de la destination Sénégal, maximisant ainsi l’impact de nos investissements touristiques.

– La transition énergétique : Une synergie renforcée entre l’Agence Nationale pour les Énergies Renouvelables (ANER) et l’Agence pour l’Économie et la Maîtrise de l’Énergie (AEME) permettrait de piloter notre transition écologique d’une seule main, avec une vision stratégique globale plutôt que segmentée.

– L’appui aux entreprises : La fusion de structures comme l’Agence de Développement et d’Encadrement des Petites et Moyennes Entreprises (ADEPME), le Fonds d’Appui aux PME[1]PMI (FAPPMI) et le Fonds de Garantie des Investissements Prioritaires (FONGIP) permettrait de créer un pôle d’accompagnement unique et robuste pour les PME-PMI, véritable moteur de notre croissance.

L’indispensable audit des hommes et la transformation digitale

La rationalisation des structures reste vaine si elle ne s’accompagne pas d’une gestion rigoureuse des ressources humaines. L’État doit lancer un audit approfondi et sans complaisance du personnel de la fonction publique. Il ne s’agit pas de supprimer aveuglément des postes, mais de déceler les doublons fonctionnels pour redéployer les talents là où les besoins sont les plus criants.

Cette réorganisation humaine doit s’appuyer sur une accélération de la transformation digitale. L’e-gouvernement et l’interconnexion des services sont des leviers essentiels pour rapprocher l’administration des réalités du terrain et briser la bureaucratie lente et opaque qui décourage les initiatives privées.

Pour le citoyen ordinaire, cette clarification administrative se traduit directement dans son quotidien avec moins de démarches redondantes, des délais de traitement drastiquement réduits, des guichets uniques lisibles et, enfin, un véritable respect de l’usager du service public.

Une volonté politique forte pour un modèle éprouvé

De nombreux pays ont franchi ce cap avec succès. Le Rwanda a réduit ses structures pour se concentrer sur l’efficacité numérique. Le Maroc a rationalisé ses agences de développement territorial pour un impact démultiplié. Ces exemples prouvent que la voie de la sobriété administrative est pragmatique. Une telle réforme demande un pilotage politique fort au sommet de l’État, capable de mener le changement avec pédagogie auprès des agents publics et des syndicats. Rationaliser le train de vie de l’État n’est pas une punition budgétaire ; c’est un acte de salubrité républicaine. Pour que le Sénégal de 2050 soit une réalité prospère, l’État doit d’abord accepter de se mettre au régime.

La sobriété administrative trace la voie de la modernité de l’État.

Par Fatou Ouleye Sambou

Journaliste, Experte en Communication, Manager des entreprises agricoles

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